Yennayer est le jour de l’an dans le calendrier agraire nord-africain. Celui-ci étant calqué sur le calendrier dit « julien », l’année commence plusieurs jours de décalage serait actuellement de 11 jours de l’an du calendrier grégorien, en usage presque partout dans le monde. Le décalage entre les deux calendriers ne cesse de se creuser depuis le XVIe siècle.

Yennayer est fêté en Algérie depuis janvier 2018. En décembre 2017, le gouvernement algérien a ajouté à la liste des fêtes nationales cette fête dont les origines remontent probablement à l’époque de l’occupation romaine de l’Afrique du Nord, sinon plus loin encore. Cependant, il a décidé qu’il doit être fêté tous les 12 janvier. Ce faisant, il ne s’est pas référé, au calendrier agraire maghrébin. Il a simplement officialisé une tradition récente, qui fête Yennayer à date fixe, tous les 12 janvier de l’année.

Le mot  « Yennayer », qui désigne le mois du même nom et son premier jour, est souvent revendiqué comme un mot authentiquement  berbère. Il n’en dérive pas moins du latin « Ianuarius » signifiant, simplement,  « janvier ». La thèse selon laquelle il est un mot berbère composé de « yen » (un) et de « ayer » (mois) relève d’une étymologie plus  « identitaire »  que réellement scientifique. D’abord, si on prête crédit à cette étymologie, tous les premiers jours de tous les mois devraient s’appeler « Yennayer ». Ensuite, le mois de janvier porte un nom presque identique, « Yanayer », sous d’autres cieux, comme, par exemple, en Egypte.

Le Journal officiel, ultime refuge des noms de mois berbères ?

Dans ses commentaires de la décision présidentielle d’officialiser la fête populaire « Yennayer », la presse algérienne, Algérie Presse Service (APS, agence de presse officielle) comprise, a qualifié Yennayer de  « jour de l’an amazigh ». Ce que ne fait pas le communiqué du Conseil des ministres du 27 décembre 2018, car l’estampiller comme étant  « berbère », alors qu’il est célébré à Tlemcen et Ténès aussi bien qu’en Haute-Kabylie et dans les Aurès, réduirait son aspect  « intégrateur ». D’ailleurs, le calendrier qu’inaugure Yennayer, le calendrier julien, introduit par Jules César, reste en vigueur quoi qu’à une échelle très restreinte, dans d’autre pays. En Algérie, il était utilisé par les berbérophones aussi bien que par les arabophones, et avec la modernisation des travaux agricoles, il a été abandonné par les uns comme par les autres!

Il est ici intéressant d’observer que les noms de certains mois de ce calendrier en voie de disparition survivent d’une curieuse manière, dans l’édition arabe du solennel JORA, le Journal officiel de la République algérienne, où août est encore appelé « ghoucht », juin « younyou » et juillet « youlyou ». Certains de ces noms, sans cesser d’être parfaitement autochtones, se retrouvent dans les calendriers officiels d’États du Proche-Orient, preuve que le monde ancien était moins culturellement cloisonné que notre  « village » contemporain.

Tel que fêté en Algérie, ce que les Kabyles de Haute-Kabylie appellent « thabbourth ouseggwas », la porte de l’année, consistait en un ensemble de rituels remplissant une fonction magique et donnant lieu à de grandes réjouissances. Les bombances qui le marquaient étaient censées tempérer l’angoisse d’agriculteurs dont les récoltes dépendaient d’un ciel versatile. Elles étaient destinées à conjurer le spectre de la disette qui, avant les pétrodollars, planait en permanence sur les campagnes.

La célébration de Yennayer comme Nouvel an amazigh, une « tradition inventée »

Ces développements sur l’étymologie de Yennayer et sur sa signification magico-agraire originelle ne seraient pas d’un grand intérêt s’ils ne démontraient que sa célébration à date fixe, les 12 janvier, en tant que  « jour de l’an amazigh », est une  « tradition inventée »  pour employer la terminologie des historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger. Elle n’entretient qu’un rapport lointain avec le symbolisme initial de « tabbourt ouseggas », fête populaire nord-africaine.

Cependant, ce n’est pas parce qu’une tradition – ici la célébration de Yennayer comme  « jour de l’an berbère » – ne remonte pas à l’Antiquité qu’elle est forcément sans ancrage dans la société. Les Algériens ne sont pas seuls à faire passer pour très anciennes des traditions culturelles tout à fait récentes. Le « niqab », contrairement à ce qu’affirment les islamistes, ne date de l’époque du Prophète mais du XXe siècle. Le kilt écossais, nous expliquent Eric Hobsbawm et Terence Ranger dans L’invention de la tradition, date du XVIIIe siècle et a été inventé-qui plus est-par un Anglais ! Tandis que l’apparat dont s’entoure la monarchie britannique ne remonte pas à plus loin que le XIXe et le XXe siècle.

Tout en étant un phénomène culturel récent, la célébration de Yennayer sous le nom de  « nouvel an amazigh«  – et non pas comme fête agraire populaire – est, d’une certaine manière, plus ancrée dans la culture nord-africaine qu’une autre  « tradition inventée » : l’usage du calendrier de l’Académie berbère qui – revanche politico-magique sur Gamal Abdelnasser et le nassérisme ? – commence avec l’installation sur le trône d’Egypte, il y a près de trois millénaires, de Sheshonq, général libyque – autrement dit, d’une certaine façon, « proto-berbère » – de l’armée égyptienne.

(*) Cet article a été publié initialement sur le Middle East Eye (édition française), le 12 janvier 2018.