Dernière rencontre de Tebboune avec les représentants des médias

Sur El-Watan de ce 2 mai …et sur la même page, ce titre : « Le président Tebboune face à la presse « une révolution économique en préparation »

Et sur la même page, cet autre titre : « Un 1er mai marqué par les retombées de la pandémie du covid-19

Le monde du travail s’enfonce dans la crise.

Le ralentissement, voire l’arrêt de nombreuses activités économiques imposé par le confinement sanitaire a sévèrement impacté plusieurs catégories professionnelles et, par ricochet, autant de familles ».

En lisant les deux articles, on se rend tout de suite compte de la complexité de la situation du pays et de la diversité des opinions.

Les réactions des médias à la dernière interview du Président de la République ont été aussi nombreuses que diversifiées en particulier sur la partie relative aux libertés publiques. En écoutant le Président, j’ai eu en tête cet article de Loi :

Art. 41.  L’exercice du droit d’informer ne doit, en aucun cas, permettre la diffusion d’émissions, d’images, de débats, de déclarations ou de documents qui commentent des affaires portées devant les juridictions. Ce droit doit s’exercer dans le respect de la préemption d’innocence, de la vie privée et du secret de l’instruction. (…) Les responsables des services de communication audiovisuelle s’engagent à ne pas (…) révéler des informations ou publier des documents (…)  donner une qualification personnelle des faits  (…)

Je ne sais pas si cet article relatif au cahier des charges des chaines de TV privées est toujours d’actualité et s’il ne s’applique qu’à ces chaines. Il a été publié par Décret exécutif n° 16-222 du 11 août 2016 portant cahier des charges générales fixant les règles imposables à tout service de diffusion télévisuelle ou de diffusion sonore.

Dans la dernière partie de l’interview qui traite des libertés publiques M. Tebboune n’a pas hésité de s’affranchir de cet article pour critiquer, sans les nommer, des journalistes qui enfreignent la Loi en citant des exemples de ce non-respect de la législation.

Sauf que ces journalistes – dont on peut imaginer les noms- n’ont pas été jugés et donc ils sont supposés être innocents tant qu’ils n’ont pas été condamnés. Et aucun journaliste ne le lui a rappelé.

La récente adoption du projet de Loi modifiant et complétant l’ordonnance portant Code pénal,en pleine période de confinement de de Ramdhane interroge sur les priorités du gouvernement à l’heure où toutes les nations réfléchissent à des plans de reprise économique suite aux graves conséquences de la pandémie du Covid 19 sur leurs économies.

Ce projet de Loi a été adopté à une vitesse éclair par les deux chambres et « avec un débat restreint au Conseil de la Nation » nous signalent les médias. Il précise dans son « Art. 196 bis. « Est puni d’un emprisonnement d’un (1) an a trois (3) ans et d’une amende de 100.000 DA a 300.000 DA, quiconque volontairement diffuse ou propage, par tout moyen, dans le public des informations ou nouvelles, fausses ou calomnieuses, susceptibles de porter atteinte à la sécurité ou à l’ordre publics ».

Cet article pose soucis dans la mesure où les journalistes diffusent parfois des infos sans citer la source. Ce qui est dans leur droit le plus absolu. Je ne sais pas si la Charte algérienne du journalisme est suivie ou non. Cette charte évoque implicitement le droit à l’erreur d’un journaliste qui peut se tromper et le somme de « Rectifier toute information diffusée qui se révèle inexacte ». Or la rédaction de cet article ne laisse nulle place à l’erreur.

Par ailleurs, nos journalistes sont confrontés à un problème de taille : celui de la rareté des sources d’information mais aussi de leur fiabilité. On connait le « succès » des activistes algériens qui, à l’abri de cette Loi, diffusent des « scoops » sur le pouvoir et ne sont jamais inquiétés car protégés par leur expatriation. Qui connait leur source d’information notamment sur certaines « révélations » relatives à la corruption et l’injustice que subissent nombre d’algériens ? Pas grand monde ! Nous sommes dans la sphère de l’opacité qui a toujours caractérisé le système.

Ni le mandat d’arrêt lancé par les autorités algériennes contre Said Bensdira, ni la condamnation de Amir Dz à trois ans de prison – pour ne citer que ces deux activistes- n’ont eu de suite. Seuls les journalistes qui résident en Algérie voient leurs activités menacées par une Loi répressive qui ne s’applique qu’aux plus exposés.

En fait, bien avant l’adoption de cette Loi et son Art. 196 bis,les arrestations et l’emprisonnement des opposants au pouvoir n’avaient cessé. Nous avons assisté, pendant des semaines, à des arrestations suivies par des libérations puis des (ré)arrestations souvent sans le passage par l’institution judiciaire. Un manège qui a fini par en lasser plus d’un.

Ce qui est surprenant dans cette interview, c’est l’extraordinaire passivité des quatre journalistes face aux réponses du Président de la République à leurs questions. Aucun n’a osé relativiser ses réponses, le contredire ou apporter une quelconque précision. Bien au contraire ! La camera a fait de gros plans sur l’acquiescement de ses réponses par ces journalistes. Certes le problème des libertés publiques a été abordé vers la fin de l’interview, mais les réponses du Président ont été si évasives que l’on ne retiendra rien à part son propre jugement sur certains journalistes. Son argument relatif à la réalité de la liberté de la presse au travers le nombre de quotidiens et revues édités en Algérie qui sont soutenus par le pouvoir, prête à sourire.

Qui ne souhaite pas partager l’optimisme du Chef de l’Etat quant à la situation économique du pays ? Là aussi le Président n’a pas convaincu en contredisant son ministre des finances qui déclarait deux jours plus tôt que « la situation n’est pas confortable (… et qu’il « Il ne faut pas se mentir ». De très nombreux économistes ont déjà alerté sur la gravité de l’état de nos finances. Des mesures ont été prises pour faire face à cette crise liée à la baisse de nos recettes énergétiques. Seront-elles suffisantes sans passer par l’endettement du pays ? Le Président de la République en est persuadé. Si parmi les mesures annoncées dont la réduction des importations de 10 milliards de dollars et l’encouragement au développement local, certaines semblent salutaires, d’autres mesures méritent d’être expertisées. Or en cette période de confinement où presque tout est à l’arrêt dans le monde entier, il est difficile de débattre, d’argumenter et de réagir.

On aurait souhaité, face de M. Tebboune, des journalistes capables d’aller jusqu’au bout des questions que se posent les citoyens algériens sur tous les sujets qui les concernent et relatifs à l’actualité brulante. Au lieu de cela nous avons assisté à une discussion de salon de laquelle on retient des promesses et une volonté politique qui ne résistent pas à l’environnement économique et social du moment.

La critique du pouvoir a toujours fait partie des libertés individuelles auxquelles M. Tebboune semble attaché. Le mois de Ramadan et ce confinement auraient pu être une occasion pour faire cesser ces arrestations arbitraires et réfléchir à l’ « après corona » dont les leçons ont été nombreuses. Nous n’y sommes pas ! Et c’est regrettable.

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