Rarement la situation politique algérienne n’a été aussi confuse qu’au début de cet été 2020. Les mesures d’apaisement politique vis à vis du Hirak entamé le 02 janvier dernier avec l’élargissement de 58 détenus d’opinion ont été effacé par une deuxième vague d’arrestations amplifiée dans le contexte de la suspension des marches populaires pour cause de crise sanitaire. Persuadé que Abdelmadjid Tebboune était porteur d’un agenda d’ouverture vers le Hirak, Djillali Sofiane, a pris le risque de mettre en péril plusieurs années de travail dans l’opposition en se faisant le porte parole des « bonnes intentions » démocratiques du président de fait, pour finalement n’obtenir que des démentis quotidiens avec l’aggravation des mesures de répression de toute forme d’expression politique reprenant les revendications du Hirak. Le scénario hivernal d’un président disposé à l’ouverture mais gêné par l’héritage sécuritaire de Ahmed Gaïd Salah a fondu au printemps. 

Le général « comploteur » -présenté comme tel par le Soir d’Algérie –  Wassini Bouazza, directeur de la sécurité intérieure (police politique) dans l’ANP, tombé en avril dernier, le cours répressif s’est poursuivi, et s’est même accéléré avec l’entrée en vigueur de la loi anti-publication sur les réseaux sociaux. Ce qui a compliqué la lisibilité de la situation. Conséquence, plus aucun observateur n’arrive, six mois plus tard,  à identifier avec certitude, l’existence d’une aile dialoguiste au sein du régime Tebboune-Chengriha et à comprendre son mécanisme de mise en œuvre.

Pourquoi réprimer le Hirak ne suffit plus

Le tandem Tebboune-Chengriha s’est construit autour d’un consensus politique anti-hirak dont la traduction est aujourd’hui la feuille de route institutionnelle unilatérale (commission Laraba, parlement de Bouteflika, Réferendum constitutionnelle, constitution hyper-présidentialiste ect…). Postulat de base de ce consensus, l’affaiblissement du mouvement populaire par la répression, puis, le confinement aiguisant l’appétit, l’empêchement de tout retour du Hirak aux marches hebdomadaires est venu se greffer sur la conjoncture. C’est ce consensus qui aujourd’hui est en voie d’entrer en crise. Le réservoir de la contestation populaire s’est élargit sous le poids des pertes de revenus (Ouargla, Msila, Tin Zaouatine, ect…), la défiance populaire à l’égard de l’élection du 12 décembre et du nouveau régime n’a pas reculé comme le montre l’impatience à reprendre les marches du vendredi, la possibilité de consolider une nouvelle base sociale loyaliste au pouvoir s’est éloignée avec notamment l’effondrement des moyens budgétaires pour soutenir la traditionnelle politique redistributive.  La machine répressive contre le Hirak se poursuit en roue libre depuis plusieurs semaines. Mais en arrière plan, les doutes se sont insinués au sujet de son efficacité pour restaurer le système dans un fonctionnement autoritaire semblable à celui d’avant le 22 février 2019.  Le processus de la révision constitutionnelle est promis à  une désertion populaire certaine. Même Tahar Benbaibeche, co-fondateur et premier secrétaire général du RND en 1997 refuse d’en discuter le  contenu et exige d’abord une élection législative anticipée. La valse hésitation sur le sort de Karim Tabbou et de Samir Belarbi, le feuilleton de la mise sous mandat de dépôt de Fodil Boumala ; puis sa libération le lendemain pour un rocambolesque vice de forme révèlent ce qui ressemble à un cafouillage sur le cap à tenir. Cette question essentielle du cap pour sortir de l’impasse politique qui se referme sur tout le monde, a été évoquée dans une « vague » (pour ne pas dire rafle) de rencontres informelles, au protocole souvent improvisé et inclassable, entre des émissaires de l’ANP et des personnalités jugées influentes auprès du Hirak. Le nouveau directeur de la sécurité intérieur (DSI), le général Abdelghani Rachedi a participé à ces « consultations » prospectives en invitant « à un café » une des personnalités les plus respectées dans le mouvement populaire du 22 février.  Il en ressort qu’à ce stade du « cafouillage »,  le régime Tebboune- Chengriha tient toujours à sa feuille de route unilatérale, mais qu’il veut bien envisager des mesures d’apaisement si cela permet d’éviter le retour des marches populaires. Les mesures d’apaisement, leur étendue et la dynamique qu’elles peuvent générer  ou pas, creusent deja le lit d’une crise du « consensus » pour réprimer le Hirak.

Y’a t’il des dialoguistes ? Ou sont ils ?

L’illisibilité de la situation politique actuelle provient du fait que le scénario hivernal – président d’ouverture gêné par les sécuritaires- n’est toujours pas remplacé par un autre scénario. Qui à la présidence et sur la colline des Tagarins, cherche vraiment  à donner une chance au dialogue avec le Hirak et qui gêne un tel processus en poursuivant la politique de répression engagée par l’état major en mai-juin 2019 ?  Il est plus difficile d’y répondre aujourd’hui. Le fait nouveau est que Abdelmadjid Tebboune, à l ‘inverse du mois de janvier à ses débuts, détient désormais sa propre liste de détenus et de mesures liberticides. Un peu à la manière de Ahmed Gaïd Salah dont on sait qu’il a ordonné directement l’arrestation des généraux à la retraite, Ali Ghediri et Hocine Benhadid ou encore le commandant Lakhdar Bouregaa. Trois illustrations de cette évolution, la censure de l’accès aux deux sites de maghrebemergent.info et de radiom.info et les menaces directes contre l’auteur de cet article (co-éditeur de ces médias) viennent d’une injonction de Mohamed Saïd ministre porte parole à la présidence, de même que le voile posé sur toute l’édition électronique indépendante algérienne désormais masquée aux résidents dans le pays. L’incarcération de l’activiste et lanceuse d’alerte la docteure Amira Bouraoui et sa condamnation à une année de prison ferme est corrélée en particulier à une publication ou elle lâche sa colère sur la personne de Abdelmadjid Tebboune en relation avec la détention de Khaled Drareni. Le journaliste reporter au quotidien du Hirak, en prison depuis trois mois est désormais lui aussi à comptabiliser dans la liste des détenus  président depuis que ce dernier s’est fondu à la télévision d’une déclaration à charge  (non contenu dans les chefs d’accusation) contre le prévenu, en infraction avec toutes les règles de respect de la présomption d’innocence en phase d’instruction. Si l’on devait ajouter toutes les arrestations opérées dans le pays de facebookers, embastillés pour leurs posts critiques à l’endroit de Abdelmadjid Tebboune dans la veine du Hirak, il est aisé d’affirmer aujourd’hui que la présidence n’abrite plus, comme on pouvait le supposer de bonne foi en janvier dernier,  une volonté d’apaisement mais plus un facteur de crispation de la crise politique. Pour autant, il ne s’agit rien moins encore ici que du fonctionnement ordinaire d’un consensus intuitif entre la présidence et l’ANP pour  tenter de mater l’expression libre du mouvement populaire, selon des agendas personnalisés qui se rejoignent sur l’essentiel.  Ce consensus peut déborder la seule démarche traitant du Hirak et s’étendre aux rapports de hiérarchie interne à l’ANP et aux services de sécurité,  Saïd Chengriha le chef d’Etat Major par intérim et Abdelmadjid Tebboune chef suprême des forces armées et ministre de la défense ont, par exemple, trouvé une évidente convergence d’intérêt à se débarrasser de  l’organigramme laissé par Ahmed Gaïd Salah. La condamnation à huit années de prison ferme du général « comploteur » Wassini Bouazza illustre de manière spectaculaire l’extension de ce consensus répressif sur un flanc interne alors que, confortant l’impasse avec le Hirak, il est en passe de se fissurer sur le flanc politique.    

La confusion politique du début de cet été 2020 réveille le souvenir d’une situation comparable dans l’histoire récente du pays, celle du début de l’été 1998.  Consensus au sein du régime  Zeroual-Lamari-Toufik, pour stopper l’insurrection islamiste armée dégénérée dans le terrorisme. Compétition sur le leadership pour le faire entre la présidence et l’ANP. Les tentatives du général Mohamed Betchine, homme fort de l’époque à la présidence de la république pour obtenir un accord avec la direction du FIS emprisonnée à Blida, puis mise en résidence surveillée à Alger ont échoué en 1996. Le DRS de son rival, le général Toufik a repris la main et lancé une négociation secrète avec l’AIS qui débouchera sur l’annonce de la trêve de fin septembre 1997 aux lendemains du massacre de Bentalha.  Pour les analystes politiques de l’époque la volonté de sortir de la violence politique par une forme d’accord négocié,  existait à la fois à la présidence de la république et au ministère de la défense nationale (MDN). Mais les canaux, les acteurs  et les modalités de ce processus n’étaient pas les mêmes. Surtout, la conduite de ce processus était rapidement devenu un enjeu majeur de pouvoir générateur de crise politique domestique. L’issue en est connu, Liamine Zeroual a refusé de donner une couverture légale à l’accord ANP-AIS négocié dans son dos et a du démissionner de son poste suite à une campagne de dénigrement initiée par le DRS contre son cercle rapproché. Nous sommes aujourd’hui encore bien loin d’une configuration semblable. Les ingrédients ne sont pas réunis pour un tel scénario. Chacun des trois acteurs de l’époque, présidence, état major, services de l’armée disposait d’un logiciel de la négociation politique et sécuritaire. Aucun aujourd’hui n’en dispose. Abdelmadjid Tebboune a banni le mot Hirak de son langage et envisage de gouverner  avec le parlement de Bouteflika jusqu’à la fin de sa mandature, l’Etat Major est politiquement illisible et la DSI est encore trop déstabilisée par l’affaire Bouazza pour espérer camper le rôle de l’ex DRS dans la production des solutions politiques. Conséquence,  le moment est encore loin ou une compétition interne naitrait au sein du système de pouvoir (sur le mode Zeroual-ANP) pour infléchir le cap et pour se disputer la  conduite d’un dialogue sérieux avec le Hirak. Mais cela peut advenir plus vite qu’on ne le pense dans un contexte hyper-inflammable ou la persistance de la crise sanitaire se retourne contre le gouvernement après avoir desservit le mouvement populaire. Indicateur de tendance, de très nombreux acteurs organisés du Hirak veulent se doter d’une feuille de route politique lors d’une conférence nationale du mouvement populaire. Les services de sécurité vont ils continuer à les en empêcher ?