Caravane de solidarité pour Blida
Caravane de solidarité pour Blida/ APS

L’appel à la solidarité, le compte ouvert pour recevoir les contributions des citoyens, la communication gouvernementale sur le don d’un mois de salaire des Ministres et des Officiers généraux et supérieurs relancent une question lancinante : quelle forme doit prendre la contribution citoyenne ? Question posée dans une situation assez complexe : crise sanitaire grave et défiance vis-à-vis des institutions de l’État. La répression policière et judiciaire engagée contre les militants du Hirak pendant la période de confinement et de suspension des manifestations n’est pas faite pour simplifier la réflexion des citoyens. Entre le devoir et la réprobation, entre l’urgence et la colère, entre l’élan humaniste et le sentiment d’impuissance, entre la raison et l’émotion, le dilemme est entier. La mémoire historique apporte aussi les éléments de complication. En effet la solidarité dans l’Algérie indépendante possède un lourd passif.

Le « sandouk tadamoun » de Ben Bella.

Dès la première année de l’Indépendance, le premier Président algérien appelle les citoyens à faire des dons au nouvel État qui souffrait d’un manque évident de ressources. Dans l’enthousiasme ambiant des lendemains de la libération, un élan extraordinaire conduit à des gestes d’une générosité non égalée jusqu’à nos jours. Des milliers et des milliers de femmes offrent leurs bijoux en or et en argent. Rapportée aux conditions sociales des familles algériennes de cette période, les quantités récoltées sont phénoménales même si leur montant souffre d’une estimation imprécise. Avec le recul et malgré les accusations non prouvées de détournement, il semble bien que ce « sandouk tadamoun », cette caisse de solidarité, ne pouvait être géré correctement pour deux raisons. La première relève du niveau d’organisation de l’État naissant aggravé par le mode de gouvernance du défunt Président Ben Bella.  Ce dernier semblait s’enivrer du soutien populaire réel et alliait amateurisme et improvisation. La seconde découle de l’incompétence économique. En effet, il s’agissait de transformer cette masse de bijoux en un capital pouvant servir au financement des dépenses de l’État et aux premiers investissements. Le manque de maîtrise des techniques financières et bancaires surajouté aux conceptions économiques socialistes simplistes en cours ont fini de figer en stock des richesses dont les familles s’étaient privées dans une expression formidable d’un sentiment patriotique sublime. L’absence de résultats tangibles et de transparence ont peut-être provoqué le premier grand choc ou traumatisme de la Société civile naissante face à un État qui manifeste déjà ses premiers traits autoritaires.

La « solidarité obligatoire et collective » de Boumediene.

Le règne de Ben Bella fut écourté à la faveur du coup d’État militaire fomenté le 19 juin 1965 par Boumediene alors Ministre de la Défense nationale. Le régime politique qui s’installe concilie un autoritarisme accru et un projet socialiste de développement. Il opère une répression sévère contre toute opposition politique. Il conduit une politique économique et sociale reconnue nationalement et internationalement comme se rattachant aux idées socialistes. L’autoritarisme outrancier et le socialisme font si bon ménage que fort des investissements importants réalisés, le pouvoir bien installé alors est décidé à « faire le bonheur des Algériens malgré eux ». Il se sentait fondé à décider au nom et à la place des citoyens. C’est ainsi que deux ou trois jours de salaire étaient prélevés à la source au nom de « la solidarité du peuple algérien » tantôt pour la Palestine, tantôt pour le Polisario, tantôt pour les Tunisiens victimes des inondations. La liste est certainement plus longue. La solidarité était obligatoire et aucune protestation ou opposition ne pouvait se manifester. L’État détenait tous les leviers pour disposer des salaires des citoyens. La fonction publique et le secteur économique d’État constituaient la grande majorité des salariés. Le secteur privé minoritaire n’était pas épargné par cette « solidarité obligatoire ». Sous l’habillage du socialisme, l’État ne reconnait pas l’individu. Il ne conçoit que le « peuple » et la décision collective de ce peuple échoit naturellement au pouvoir politique. Une évidence indiscutable appuyée par un parti unique, des organisations syndicales et de la jeunesse inféodées et… des services de sécurité omniprésents.

Les « obligations obligatoires » d’Ouyahia.

La méthode de la solidarité contrainte allait reculer vers la fin du règne de Chadli, successeur de Boumediene à partir de 1979. Mais en période de difficultés économiques, pendant la décennie dite noire, de multiples manifestations des ouvriers du bâtiment qui expriment leur mécontentement pour des arriérés de salaire impayés, vont réveiller les instincts autoritaires et collectivistes du gouvernement. Il est revenu à Ouyahia alors Premier ministre sous la présidence Zeroual en 1995 de trouver la forme originale qui va marquer peut-être la fin de cette « solidarité obligatoire » tout en en conservant l’esprit. Pour répondre aux revendications des ouvriers du bâtiment, le Premier ministre en exercice décide d’un prélèvement de plusieurs journées de salaires de tous les fonctionnaires et employés du secteur économique d’État. Il agit en digne continuateur de la période Boumediene au cours de laquelle il fit d’ailleurs ses premières classes dans l’administration et la politique. Mais conscient du caractère arbitraire de ce qui allait apparaître comme un impôt injustifié, il transforme les montants prélevés en obligations autrement dit en titres financiers procurant des revenus. L’opération est menée jusqu’au bout. Avec cette « douche écossaise » les salariés, peu coutumiers des marchés financiers, considérèrent dans leur grande majorité être rentrés dans leurs droits. C’est la dernière manifestation de grande ampleur de la solidarité contrainte en vigueur pendant des décennies. L’évolution de la Société civile de plus rétive à ce modèle de solidarité pèse certainement pour beaucoup.

L’État-providence, la forme familière de la solidarité contrainte

Les formes de solidarité encadrées par l’État autoritaire au cours des premières décennies de l’Algérie indépendante sont les plus extrêmes. Elles suscitent le mécontentement et la réprobation parce qu’elles dénaturent le sens profond de la solidarité qui doit être volontaire. Elles violent le droit de propriété des citoyens. Le salaire est une propriété privée. Il est un pouvoir d’achat. Il est donc la contrepartie de marchandises, de biens et services. Le prélèvement unilatéral d’une portion de salaire correspond à une confiscation de biens privés. C’est un déni de justice. Il existe cependant une forme de solidarité contrainte qui semble admise et acceptée, considérée comme relevant de la normalité. C’est la solidarité contrainte pratiquée régulièrement et continuellement par l’État sous la forme d’impôts et de cotisations sociales. Sous l’appellation « d’État social », l’État-providence, né lui aussi en Europe, a étendu ses prérogatives régaliennes, la protection des biens et des personnes, à des domaines touchant les conditions de vie des citoyens. Drapé de cette respectable mission, il a augmenté les ponctions opérées sur les revenus des citoyens. Il a pu par la même occasion prendre du volume en multipliant structures et effectifs. C’est l’État dispendieux dont nous supportons les budgets faramineux et le train de vie indécent. C’est ce caractère budgétivore de l’État qui heurte la conscience des citoyens. Comment accepter que sous prétexte de solidarité, il soit porté atteinte au droit de propriété sur le salaire alors que les ressources réputées rares aux mains de l’État sont gaspillées ou injustement octroyées à des affairistes de connivence ou à des formations politiques parasitaires.

Le don, expression de la liberté du citoyen

Dans des situations de crise comme celle que nous vivons, l’État, donc les gouvernants, et la Société civile doivent impérativement faire converger leurs actions. Il appartient en premier lieu au Gouvernement d’étudier dans l’urgence la réaffectation des ressources. Le train de vie de l’État doit sérieusement être réduit. Cela entraine la réaffectation des budgets qui sont affectés aux cabinets ministériels et à de nombreuses hautes fonctions des institutions sans exclusion aucune. Il est temps que les Ministres et les Cadres de la Nation prennent exemple sur leurs homologues scandinaves qui paient leur restauration et les frais de la vie quotidienne et qui offrent des biscuits à leurs invités. Il est temps de suspendre les subventions aux partis politiques dont on sait que la part du lion va aux associations politiques soutenant la dictature. En contrepartie, ils pourront garder leurs salaires et se livrer à des actes de solidarité volontaire comme tous les citoyens. Il est également temps de faire la chasse aux dépenses de prestige. Ceci dans les délais les plus courts pour que les fonds dégagés soient réorientés dans l’action prioritaire contre la propagation du coronavirus. Surmontant la répression qui frappe nombre d’animateurs du Mouvement populaire, la Société civile aura à cœur de réhabiliter les dons, les œuvres de charité, toutes les manifestations de générosité qui font l’honneur et la dignité de l’homme. Déjà les innombrables initiatives prises dans les quartiers et villages illustrent admirablement l’essor de la citoyenneté (cf. «Lutte contre le coronavirus: la citoyenneté ascendante, l’étatisme régressif »).

Ces actions de solidarité volontaire pour qu’elles se maintiennent et se renouvellent appellent la Société civile à multiplier les associations caritatives, les cadres décentralisés d’entraide et de secours pour une gestion transparente de la solidarité. Parce qu’il présente un lien de filiation directe avec le Mouvement populaire du 22 Février 2019, parce qu’il en porte les qualités morales les plus élevées, ce magnifique déploiement citoyen  solidaire aura mérité le nom de HIRAK DE LA SOLIDARITÉ.