Au pied d’un palmier, un berger de Biskra jouait de la flûte pour distraire et attendrir ses moutons. Quand, il entendit une voix, venant de nulle part, qui l’apostrophait en langue populaire : « Oué el’lékher ? » ( . .. Jusqu’à quand ?)

Surpris, il se leva, regarda autour de lui et ne vit personne ! Personne d’autre que son troupeau paissant au milieu des herbes parfumées et s’abreuvant à la source qui roucoulait de bonheur ! Tout baignait à l’ombre.

_ Bi’ismi Allah Errahmane Errahim… ! dit-il, invoquant « Dieu, le Clément, le Miséricordieux… » pour conjurer les mauvais esprits.

Puis, inquiet, agrippé à sa canne noueuse, il s’accroupit sur les talons, au pied du palmier ! A nouveau, il entendit la voix l’interpeller sèchement :

_ « Oué el’lékher ? »

D’un bond, il se dresse, fait le tour de l’arbre dans un sens puis dans l’autre, mais personne à l’entour. il regarde devant et derrière lui, à droite et à gauche par dessus son épaule, la peur grouillant au ventre, il s’arque-boute, près à détaler à la prochaine alerte.

_ « Oué el’lékher ? » cria plus fort la voix pour la troisième fois.

Le berger effrayé, bondit et vola plus qu’il ne courut loin des génies et démons qui peuplent la palmeraie. Brusquement, il freina des quatre fers : les moutons l’encerclaient et le tenaient en respect à la pointe de leurs cornes. Le berger vacilla sur ses jambes flageolantes et s’adossa au palmier pour ne pas s’écrouler.

Puis, les moutons s’écartèrent pour ouvrir le passage à une brebis vénérable qui répondait au nom de Na3dja. Elle s’adressa au berger en ces termes :

_ Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand allez-vous nous conduire à vos abattoirs assoiffés pour nous égorger ? Jusqu’à quand allons-nous garnir vos couscous et emplir vos ventres affamés ? Jusqu’à quand allez-vous prétendre tenir cette mission de Dieu ?

Vous aurait-il élu pour dévaster la terre et massacrer ceux qui y vivent? Aurait-il prescrit, pour vous sauvez , de nous sacrifier en échange et assurer ainsi votre survie à vos propres tueries ?

Si l’ordonnance était vraie et le remède efficace, pourquoi le massacre de notre espèce ne vous a pas guéris des folies que sont la guerre et la rapine auxquelles vous vous livrez contre vos congénères depuis des millénaires ?

Vous prétendez posséder la terre, diriger le monde et régner sur l’univers de droit divin quand vous peinez à vous diriger vous-mêmes ou à tenir debout sur vos pattes !

Le berger hébété, les yeux exorbités, le corps tétanisé, s’adossa au palmier, lâcha sa canne et bredouilla :

_ J’ai toujours pris bien soin de toi, ô Na3dja ! J’ai choisi pour toi l’eau fraîche pour étancher ta soif, l’herbe parfumée pour te nourrir, l’ombre des palmiers pour te reposer et le son de ma flûte pour te distraire. Serais-tu ingrate à nier mes bienfaits ?

_ L’eau, l’herbe, l’ombre ou la lumière ne sont pas à toi, ni à personne en particulier mais à tous les êtres vivants sur terre… ‘Ta3 Allah ! Et le son de ta flûte, puisque tu en es fier, me donne la migraine ! Alors, de grâce, cesse de torturer ce roseau innocent et mes oreilles qui ne t’ont rien fait.

Ainsi parlait Na3dja. Les moutons silencieux jusque-là approuvèrent la demande en bêlant, très haut et très fort, du fond de leurs tripes. El Na3dja poursuivit :

_ Ô berger, avant de prendre soin de moi, comme tu dis, songes avant tout à prendre soin de toi ! Ouvres grands les yeux, regardes ces charlatans qui te gouvernent et se moquent de toi !

Est-il ministre de la santé, celui-là qui offre aux malades un Coran de poche, en guise de remède contre un terrible virus. Il l’accroche à leur cou comme une médaille à la fin d’une course !… De qui se moque-il ? Des malades ou de lui-même ?

Laisserons-nous ces charlatans à leur commerce de talismans et les malades du Corona mourir du virus de l’ignorance ? Vois, toi qui crois être un homme… A leurs yeux, tu es juste un animal domestique qui vaut à peine une ration d’orge.

Ô Berger, à quoi te sert-il de tenir le bâton, quand, toi-même, tu es mené sous la houlette ! Tu fuis? La canne tournoie et sa crosse, en croche-patte, te renverse ! Tu es bientôt l’agneau à sacrifier en garniture de leur couscous !

Alors ! Imposteurs, prétendez-vous encore gouverner un peuple, quand vous n’êtes pas même obéis par votre marmaille? Laissez-nous vivre et mourir en paix ! Partez! Partez tous ! Dans quelle langue faut-il vous le dire ?

Et Na3dja, tourna la tête vers le bélier à ses côtés, aux cornes d’ivoire en triple spirales , à la laine aurifère et aux beaux yeux bridés. Elle lui demanda à brûle-pourpoint :

_ Comment dit-on « Trouhou gaa3 » en chinois ?