La Cover Officielle De Mon Prochain Album « Prologue »

Installé en Algérie depuis le milieu des années 1990, le rap qui rassemble aujourd’hui un public important, peine à prendre son envol. Retour sur un parcours semé d’embûches avec à la clé le prologue qui annonce une belle histoire.

Icosium, ico, et plus récemment Icowesh, sont les pseudos endossés par Mehdi Mohammedi pour exprimer son rap, cet art marginalisé qui se nourrit de la rue algérienne. A bientôt 29 ans, le natif d’Alger compte, en un peu moins de dix ans de carrière, deux mixtapes avec son groupe Bled-Art et quatre albums solos, dont son dernier né « Prologue », sorti le 21 décembre dernier et qui annonce une nouvelle ère pour cette discipline artistique qu’est le rap.

En plus d’être habillé de la jolie plume de l’auteur et maquillé d’agréables sonorités, ce projet se distingue par deux particularités : la première c’est qu’il est entièrement écrit en français. Depuis quelques temps, Ico préfère rapper exclusivement en langue française, sans doute par affinité pour cette langue qu’il maîtrise, mais aussi pour se donner une chance d’expatrier sa musique qui erre comme celles de beaucoup d’autres artistes, gratuitement sur Youtube depuis de nombreuses années. La seconde particularité est le format de commercialisation. Prologue est entièrement et seulement disponible en streaming et en digital sur les plateformes de streaming musical, plateformes qui abritent bien quelques titres de rap algérien, mais qui accueille pour la première fois un album fini.

Sans agent, et sans maison de disque, la démarche de ce jeune s’assimile à un auto entrepreneuriat artistique, un système D à l’algérienne qui consiste à écrire, produire, clipper, et désormais vendre son œuvre. Pour ce faire, Mehdi a opté pour la stratégie marketing suivante : rapper en français, alléger ses textes, mais surtout introduire dans son album quelques titres moins sombres, une volonté délibérée de toucher un public plus large. Cette vieille recette venue des Etats-Unis consiste à glisser deux ou trois titres dits « commerciaux » dans un album, afin d’attirer la curiosité du grand public, tout en satisfaisant sa fanbase avec le reste du projet.

Le choix de la langue française n’est pas anodin, il traduit une volonté assumée de l’artiste de toucher le public francophone algérien et pourquoi pas celui d’autres pays francophones. A ce sujet, Icowesh ne cache pas son espoir né de la réussite de son compatriote Soolking : « il faut reconnaître que le succès de Soolking nous a permis de réaliser que c’était possible d’y arriver. Avant lui, personne n’aurait espéré un disque d’or, maintenant on se dit que s’il a réussi, nous pouvons le faire aussi. Il a en quelques sortes involontairement ouvert une porte aux autres artistes ».

Un rap engagé et des textes travaillés

Derrière la vitrine décorée par Soolking et Raja Meziane, se cache une immense forêt d’artistes talentueux, parmi lesquels Icowech se démarque. Sa musique se caractérise par quelques clips, une poignée d’instrumentaux empruntés, une majorité autoproduits, mais surtout par des paroles captivantes. A titre d’exemples, Pour décrire l’Algérie du 4e mandat, Icowesh opte pour la subtilité, faisant passer l’Algérie pour un avion guidé par un pilote drogué et inconscient. Pour parler des années 90, il prononcera cette phrase déchirante : « aujourd’hui vit mieux que moi, celui qui à l’époque de ma naissance était égorgeur, aujourd’hui à Sidi yahia, hier à Bentalha ». Dans sa chanson « 20 ans » en soutien au Hirak, le Président déchu en prend également pour son grade, avec cette géniale métaphore : « en 1999, le diable s’est présenté avec une colombe en guise de paix… t’a ordonné de t’asseoir et de te taire… la roue a tourné, parlez moi de son état aujourd’hui… », en référence à la Concorde civile, au premier mandat d’Abdelzaziz Bouteflika, à son état de santé lors des dernières années de son règne, mais surtout à la fameuse altercation entre l’ancien Président et cette mère désespérée réclamant la lumière sur la disparition de son fils. Des exemples par centaines auraient pu être cités. Cette plume vaut à Ico la reconnaissance des plus grands rappeurs algériens, en témoignent les dizaines de collaborations avec des artistes tels que Diaz, Tchista, Tox, ou encore MBS dont l’emblématique membre, Rabah, qui ne tarit pas d’éloges à son sujet : « Ico est l’un des rappeurs les plus prolifiques en Algérie en ce moment, si ce n’est le plus prolifique. Prologue est l’œuvre d’un jeune « intello de la rue ». Cet album est sombre, léger et profond à la fois, j’aime le style lyrique cru et direct d’Icowech, ses tournures de phrases, le flow, et le texte bien léché. Les productions sont aussi là. En tant que rappeur de la old school, j’aime écouter le rap de chez nous, que ce soit en algérien, en français ou en kabyle, et Prologue est déjà dans mon ITunes en streaming. Je le recommande à ceux qui ont soif de hip hop bien de chez nous, ceux qui aiment le fait main ».

Icowesh, c’est 47 titres publiés au cours de l’année 2019. Cette productivité lui a valu d’être désigné rappeur de l’année 2019 par la nouvelle chaîne référence du rap algérien « 7 mesures ». En plus de son album, il publie de nombreux titres, une série de freestyles, mais surtout 3 chansons en soutien au Hirak, Samet yeghleb leqbih20 ans, et Kheli Yssir.

20 ans d’existence, et toujours rien

Le rap trouve de plus en plus écho chez les jeunes, au point que l’on assiste à des reprises de classiques américains dans des publicités télévisées, comme la grossière reprise de Regulate de Warren G et Nate Dogg pour promouvoir une marque de chips. En dépit de cette popularité, les autorités compétentes refusent toujours d’encadrer cette discipline. Pourtant, les choses étaient bien parties à la fin des années 1990. En réponse à une question du journaliste français Bernard Debord, Salima Ghezali déclarait : « … à Alger, vous pouvez écouter une petite radio locale animée par les jeunes rappeurs qui sont d’une insolence inouïe. L’espoir, d’une certaine manière, est peut-être dans le rap ». La journaliste algérienne avait de bonnes raisons d’y croire. A cette époque marquée par la désinformation, le hip hop, véritable haut-parleur d’un peuple en souffrance, contamine les rues algériennes et débarque sur le marché, des dizaines d’albums de rap ont envahis les kiosques, encouragés par des têtes d’affiche telles que MBS, Hamma Boys, Intik, Double Kanon ou encore Tox. Certains de ces groupes ont même signé des contrats avec des maisons de disques mondialement réputées. Cette effervescence est vite retombée dès le premier mandat d’Abdelaziz Bouteflika, impactée par l’exil de certains membres des groupes algérois Intik, Hamma Boys et MBS, le boycott des maisons de disques, et la nouvelle génération qui peine à émerger. Seul Lotfi Double Kanon continue lors de la première partie des années 2000 à côtoyer le succès, avec de nombreux albums dans les bacs, non sans l’aide du ministère de la culture qui promut curieusement ses concerts. Durant ces années, les scènes algériennes ont accueilli de nombreux rappeurs français comme Joey Starr, Kool Shen, Sinik, ou encore Diam’s, sous les yeux ébahis des artistes algériens marginalisés et exclus de ces mêmes scènes.

A la fin des années 2000, la plateforme de vidéos Youtube donne un nouveau souffle aux artistes algériens qui n’ont alors besoin que d’un stylo et d’une connexion à internet. Même si cette nouvelle méthode ne leur permet pas de vivre de leur art, elle facilite néanmoins son expression et son développement. Elle permet également d’avoir une visibilité sur un éventuel succès en cas de commercialisation. En effet, certains rappeurs comptent des millions, voire des dizaines de millions de vues sur Youtube sans toucher un seul centime, une spécificité algérienne.

Après plus de 20 ans d’existence en Algérie, le rap impose un constat mitigé. « Nous évoluons dans un environnement artistique où tout est à faire », souligne Icowesh. En effet, si ce style musical a évolué en quantité et en qualité grâce notamment aux facilités logistiques, fruit d’un accès à internet généralisé, le rap enregistre un net recul en management, en encadrement et plus grave encore, en distribution.

Le rap, cette musique qui dérange

Face à la décadence artistique observée lors de ces 20 dernières années durant lesquelles on a préféré promouvoir un raï grossier et vulgaire à base de « way way » et de « stic tic », très loin de l’âge d’or des chebs Hasni, Khaled, Mami, Bilel, ou encore Nasro, la nouvelle génération d’artistes algériens en général, et les rappeurs en particulier, délaissés par les autorités et souvent marginalisés par les promoteurs privés, gardent une détermination intacte, quitte à travailler gratuitement, voire à perte. Au cœur de cet ouragan de médiocrité, le rap est la seule discipline qui n’a cessé de dénoncer l’injustice sociale et la mauvaise gouvernance. Il exprime principalement la détresse quotidienne de la jeunesse algérienne, le chômage, la drogue, la violence, la routine, l’exil, les violences policières, et peut aborder des sujets plus larges tels que l’amitié, l’amour, ou encore l’économie et la politique.

Cet engagement sans faille démontre le degré de maturité atteint par cette jeunesse 2.0, il s’explique aussi par la non-rentabilité du métier, ce qui aide à ne pas trop céder à la tendance comme cela se fait en occident. Un engagement qui cependant coûte cher, car en plus de l’incompétence de certains responsables de la culture, il y a une volonté d’étouffer ces voix qui s’élèvent et qui contrairement à hier, touchent un grand nombre d’auditeurs. Seules quelques web radios, à l’image de Jow Radio ou Radio Sarbacane, invitent régulièrement ces artistes pour poser des freestyles ou parler de leurs projets. Il est vrai que nous sommes loin de l’époque où des acteurs du mouvement hip hop étaient assassinés (manager de MBS en 2000). Vingt ans plus tard, le crime est culturel, une génération entière s’est éteinte dans un total anonymat, certains ont choisi l’exil, d’autres sont restés, contraints à la reconversion professionnelle pour gagner leur vie.

Le streaming, un rêve à portée de main

La distribution de la musique dans le monde a considérablement évolué. De la vente physique de disques vinyles, de cassettes (1963) et de CD (1983), l’industrie est passée aux téléchargements numériques (1999) puis aux plateformes de musique de streaming (2007), gratuites ou payantes (via un abonnement) pour le consommateur. Cette dernière phase de l’évolution de la distribution musicale qui peine à décoller en Algérie, s’est totalement normalisée chez nos voisins marocains, « les artistes marocains ont forcé leurs auditeurs à consommer du streaming en publiant leurs musiques exclusivement sur ces plateformes payantes. Le streaming que beaucoup aperçoivent comme une initiative purement commerciale est en réalité bien plus que cela, il permet en réalité de revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire écouter de la musique et l’apprécier pour ce qu’elle est, et non la voir et la juger selon le nombre de vues qu’elle génère, comme cela se fait sur Youtube ces derniers temps », explique Icowesh.

Certes avec du retard, mais l’Algérie n’échappera pas à la règle. Cette nouvelle façon de faire finira par s’imposer car non seulement elle échappe à tout contrôle des autorités, mais se réalise en quelques clics, sans contraintes administratives. Pour cela, il suffit de payer un droit de diffusion. A titre d’exemple, sur le site Tunecore qui permet de diffuser sa musique sur plus de 150 plateformes digitales dans plus de 200 pays, un single revient à 9,99€, tandis qu’un album coûte 29,99€ la première année, puis 49,99€ par an à partir de la deuxième. D’autres options payantes comme la possibilité de précommander sont également proposées. C’est par ce mécanisme virtuel que l’album d’Icowesh s’est retrouvé sur le marché mondial, « J’ai d’abord tenté l’expérience avec deux ou trois titres il y quelques mois, et c’est en voyant les retours positifs et les nombreuses chansons que j’avais en stock, que j’ai décidé de sortir cet album », assure-il.

Les rappeurs algériens, qui jusque-là, publiaient gratuitement leurs œuvres sur Youtube, pourraient bien s’inspirer très prochainement de leur confrère, et l’inévitable généralisation du paiement en ligne en Algérie ne fera qu’encourager ce genre d’initiatives.

Sources :

Entretien téléphonique avec Mehdi Mohammedi (Icowesh).

Une déclaration exclusive de Rabah (MBS).

https://www.youtube.com/channel/UCYxnl4Jo8C2g3sA2cxbRcYQ