Le régime est dans le déni, il ne voit pas les transformations survenues dans le pays

Je ne serai pas le seul à bouder cette élection-minée à laquelle a appelé le pouvoir en Algérie. Des trés nombreux Algériennes et Algériens n’y participeront pas, comme moi; et ils sont des millions à sortir dans les rues pour dénoncer les conditions de sa tenue. Ils le font chaque jour, sous des formes multiples et dans toutes les wilayas du pays, depuis que la date a été fixée. Ces citoyens ont dit “non” à ces élections dont ils attendent le pire et notamment une reproduction de l’ancien régime que le peuple rejette. 

Les signes du rejet se sont effectivement manifestés sur le terrain en début de semaine avec le  vote des Algériens à l”étranger qui précède le vote dans le pays, le 12/12.2019. 

Les émigrés algériens ont refusé cette fois-ci de jouer les rôles que le régime leur assignait: faire la promotion des élections durant les premiers jours à travers les images diffusées par la télévision publique de files de travailleurs algériens retraités qui votent en pleurant sur le sort du pays, sous les youyous de leurs épouses. 

Le régime exploitait ainsi le sentiment fragilité du statut des émigrés de la première génération de l’émigration. Cette génération, qui est en voie d’extinction biologique, ne sera pas présente pour voter à ces élections, à laquelle elle participait, historiquement, avec force. Une participation qui relevait de l’idéologie nationaliste, ainsi que nous l’apprend la sociologie électorale en Algérie. 

Des transformations que le régime ne voit pas

Ces images anciennes étaient largement absentes  cette fois-ci, au premier jour du vote. Il y avait par contre les sit-in de protestation organisés par les Algériens expatriés contre la tenue des élections. Ces émigrés ont changé à maints égards, non seulement au plan démographique, mais également par leurs niveaux d’instruction, leur  regard sur eux-mêmes et sur le monde et aussi dans la relation qu’ils ont au pays d’accueil et au pays d’origine. Et aussi dans l’idéologie nationaliste elle-même dont les premiers noyaux se sont constitués justement au sein de la diaspora algérienne dans les 1920. 

Comme d’habitude, le régime a été le seul à ne pas comprendre toutes ces transformations. Tout comme il a pris l’habitude de ne pas comprendre celles qui ont eu lieu et ont lieu toujours au sein de la société algérienne en général. D’où sa persistance dans le déni qui est resté le sien depuis le début du mouvement populaire, le 22 février 2019. 

Le déni

Cet état de déni explique pourquoi le pouvoir de fait persiste à vouloir faire passer le projet d’élection contre la volonté de l’écrasante majorité d’Algériens. A l’imposer  sous la contrainte, comme il le fait depuis des mois, après avoir fermé les voies du dialogue et verrouillé les médias publics devant toute opinion différente. Une situation qui contraint des forces sociales et politiques à envisager de recourir à de nouveaux modes  de protestations comme la grève générale. Celle-ci commence à trouver des partisans, contrairement de ce qui s’est passé il y a plusieurs mois quand l’idée d’y recourir a été avancée. Cela ne se limite pas à la Kabylie, qui dispose des conditions pour la faire, mais s’étend à de nombreuses régions du pays lesquelles ne disposent pas, objectivement, des conditions de sa réussite. Cela si l’on exclut quelques grandes villes qui disposent d’un minimum d’encadrement politique et associatif.

Le pacifisme du hirak à l’épreuve

Ce sont des développements qui inquiètent de nombreux Algériens, lesquels  ont peur pour leur hirak pacifique qu’ils considèrent comme un facteur fondamental de leur succès jusqu’à présent. Un pacifisme qui pourrait être confronté à des défis au cours de cette semaine en raison de l’accélération des événements avant ces élections minées; d’autant que le pouvoir veut l’imposer en recourant à une forme de chantage à travers l’exploitation de l’aubaine offerte par le parlement européen  pour mobiliser contre une hypothétique ingérence étrangère. La résolution du parlement européen, non contraignante, fait pourtant partie des positions habituelles contre les arrestations et les atteintes aux libertés politiques et religieuses que l’institution prend à l’égard de nombreux pays et pas seulement l’Algérie.

Le régime ne s’est pas contenté d’agiter cette menace externe, il en a rajouté en essayant de créer un climat de tension en interne. Il découvre ainsi soudainement que le MAK veut infiltrer le Hirak à travers un étudiant – oui, bien un seul étudiant!– alors que les Algériens ont pratiquement oublié ce mouvement et ses acteurs qui ont échoué à faire passer leurs discours et leurs projets. 

A l’agitation de la menace externe et la création de tensions en interne, le pouvoir a ajouté comme “gage” de crédibilité le procès de certains symboles de la corruption au cours de la dernière semaine de la campagne électorale. Deux dossiers ont été ainsi ouverts – le financement de la campagne de président déchu et celui du montage automobile – dans lesquels sont impliqués des figures du régime. L’objectif est sans doute d’inciter les indécis à aller voter à ces élections présentées comme le début de la rupture avec l’ère Bouteflika.

Un procès aux effets contraires à ceux escomptés

Le procès risque d’avoir un effet totalement opposé à celui escompté officiellement. Cela est résumé par ces questions posées avec insistance par les citoyen algérien: pourquoi juge-t-on uniquement ceux qui ont collecté les fonds pour la campagne de Bouteflika? Pourquoi Bouteflika n’est pas jugé alors qu’il en est le premier bénéficiaire? Pourquoi ses proches dont son conseiller de frère et le ministre de l’intérieur – l’actuel Premier ministre qui a rassemblé de fausses signatures, six millions de signatures! – ne sont-ils pas jugés? Eux et tant d’autres qui ont défendu le cinquième mandat avec acharnement jusqu’à la dernière minute et qui sont toujours à leur poste à ce jour? 

On ne peut occulter en outre l’impact dévastateur de ce procès au sein de l’opinion qui découvre l’effarante ampleur de la corruption qui mine l’ensemble des institutions du régime. Une corruption qui ne se limite pas à ces personnages –  même s’ils n’ont rien d’innocent ainsi que le révèlent les enquêtes préliminaires- qui sont ainsi utilisés pour donner du clinquant à la campagne électorale!

Ce ne sera pas une fête nationale

Ce sont quelques unes des raisons qui m’amènent à ne pas participer à cette élection, comme la majorité des Algériens qui vont la boycotter. Je sais avec certitude par contre que certains Algériens, peu nombreux, y participeront pour maintes raisons. Certains craignent sincèrement pour l’avenir du pays après avoir été convaincus, partiellement ou totalement, par le discours du pouvoir appelant aux élections, d’autres soutiennent un candidat et pour de nombreuses autres raisons. Ces Algériens ont le droit d’exprimer leur avis en toute liberté. Sans contrainte, ni violence verbale de la part de ceux qui ne participent pas aux élections, quel que soit leur nombre. On a eu, malheureusement, au premier jour du scrutin à l’étranger quelques situations de ce genre qui restent jusqu’à présent limitées et contrôlées. 

Le plus grand défi est ce qui adviendra sur le terrain ces jours-ci, avant le scrutin, en Algérie même, qui connaît une situation de tension provoquée par le régime lui-même. Un régime qui a refusé que cette journée soit celle d’une fête nationale comme je l’espérais avec de nombreux Algériens. Un journée où nous aurions pu élire  avec force un président. Son nom importe beaucoup moins que la manière avec laquelle il aurait été élu et que nous voulions transparente et concurrentielle; une journée qui aurait été le début de la rupture avec l’ancien régime, vers l’Algérie nouvelle où la voix du citoyen compte.  
Traduit par la rédaction – article original