LE 22 février 2019, Alger – Ph @khaled Drareni

Le Hirak a désormais un texte de référence. Il s’agit du « Manifeste du 22 février » (1).  D’emblée, ce document publié par une partie de la presse nationale et diffusé via les réseaux sociaux rappelle la principale exigence des Algériennes et des Algériens qui manifestent désormais depuis plus d’un an : « la rupture avec le système politique », le peuple étant « la source véritable et effective du pouvoir ».  Vient ensuite un retour en six point sur les éléments structurants du Hirak.

Le premier est « Silmiya, silmiya ». Autrement dit, le caractère pacifique du mouvement. « Les Algériens ont appris de leurs expériences passées, souvent dures et traumatisantes, qu’ils doivent agir de manière pacifique, avec une grande patience et une détermination plus grande, pour réaliser l’État de la liberté et de la démocratie » note le Manifeste. On ne dira jamais assez à quel point c’est le caractère pacifique des manifestations qui permet la longévité du mouvement. Ce n’est pas un hasard si, durant l’année écoulée, de nombreuses provocations ont tenté, en vain, de créer les conditions de l’affrontement et de la violence.

Le deuxième élément, qui découle et complète le premier, est celui de la fraternité dans la diversité. « Khawa, Khawa ». El-Khawa, les frères, c’est ainsi que l’on appelait les maquisards et les soldats du Front du libération nationale (FLN). C’est ainsi que l’on rappelle désormais que l’Algérie n’est pas uniforme. « La diversité active au sein du Hirak confirme, sans l’ombre d’un doute, que la société est en avance sur le pouvoir en place et sur les élites qui le soutiennent ». C’est peut-être aussi l’une des grandes victoires de la geste de 2019. Cette idée que les Algériens doivent s’accepter tels qu’ils sont. Bien sûr, il ne faut pas être naïf, des divisions demeurent et les rancoeurs du passé ne seront pas faciles à effacer. Mais un pas de géant à été accompli.

« Echaab t’harar houwa li iqarar » : le peuple s’est libéré, c’est lui qui décide. Ce troisième élément peut sembler relever de la méthode Coué. Oui, le peuple s’est libéré de la peur mais il reste encore beaucoup à faire. Pour autant, l’idée est là. Le peuple est acteur du processus et c’est à lui que revient la parole finale. Exemple : l’abstention de 60% à l’élection présidentielle – reconnue officiellement par le pouvoir – n’est pas un épiphénomène ou une manifestation de grogne temporaire. C’est un message politique adressé aux « décideurs » qui viendraient à compter sur le temps pour que les choses se calment. Rien de bon ne surgira des prochaines années si l’on ne respecte pas « l’impératif d’un processus de transition démocratique ordonné (…) permettant d’aller vers l’État des libertés et de la citoyenneté. »

« Yetnahaw Gaâ » : qu’ils soient tous dégagés. Voilà le plus célèbres des slogans du Hirak. Certains le mettent en avant pour démontrer les limites du mouvement en affirmant que le dégagisme est une voie sans issue. Or, lu d’une autre manière, et en faisant fi des individus, on peut reprendre la lecture du Manifeste pour mieux cerner l’importance de ce quatrième élément : « une volonté de rupture avec les institutions actuelles, dans leur composante, leur performance, leurs pratiques et leurs conséquences. » C’est à dire que le pays a besoin d’une mise à plat parce que ce qui est censé le diriger et le gouverner ne fonctionne pas.

Le cinquième élément du texte, « Dawla madaniya machi askariya », un État civil et pas militaire, est déjà en soi une révolution. La réalité du pouvoir, et des responsabilités, est désormais claire. La façade civile a été outil bien commode pour maintenir l’opacité sur les rouages du pouvoir. Mais l’astuce et l’habillage ne marchent plus. Le contrôle sécuritaire et la répression ne mèneront à rien si ce n’est à retarder l’inéluctable. Les Algériennes et les Algériens ont des droits inscrits dans la Constitution. Les priver de certains d’entre-eux, comme celui de manifester ou de s’exprimer est un crime.

Enfin, le sixième élément affirme « Matalibouna char3iya » : Nos revendications sont légitimes. Il ne s’agit pas de demander la charité ou de quémander un peu plus de liberté que la veille. La tentation du marchandage démocratique est dans les têtes, c’est évident. Mais le temps passe et transiger ne sert à rien. Il faut maintenir en l’état toutes les exigences qui sont nées avec le Hirak. Ce n’est qu’ainsi que le pays évitera de déraper à nouveau dans des manœuvres politiciennes tout juste destinées à donner un nouveau visage au statu quo. Les gens qui sont dans la rue, sont dans leur droit. Ceux qui les répriment et refusent d’entendre leurs revendications, sont en faute.

Que faire maintenant ? Est-ce qu’un texte suffit à changer les choses ? Certainement pas. La condition pour que les choses bougent est que les Algériennes et les Algériens s’en emparent. Qu’on le lise, en public comme en privé. Qu’on profite de n’importe quelle occasion pour le déclamer, le décortiquer, le critiquer, l’amender, l’enrichir. Qu’il soit le support pour des discussions constructives et, surtout, politiques. Que chaque idée qui y est exprimée soit accompagnée de propositions et suggestions concrètes. En un mot, que ce texte vive. La référence historique est évidente. Il faut lancer un vaste mouvement de soutien et de promotion à ce texte. Faut-il lancer un mouvement des Amis du Manifeste du 22 février, avec ce que cela suppose comme références historiques ? Pourquoi pas. On peut aussi créer des Cercles du Manifeste du 22 février ou trouver une autre dénomination. L’essentiel, c’est de s’emparer de ce texte et d’en faire un levier de réflexion et, bien sûr, d’action.

LE MANIFESTE DU 22 FÉVRIER – TEXTE INTÉGRAL