DR

Mustapha Lacheraf est un homme politique et intellectuel algérien, écrivain et poète, militant et enseignant (au Lycée Louis-le-Grand à Paris en particulier), traducteur-interprète (à l’Institut des Langues Orientales de Paris), et journaliste.  Né en 1917, il va traverser le siècle avec l’Algérie et son histoire, dramatique et mouvementée, chevillée au corps. Nationaliste dans l’âme, jamais il ne renoncera aux principes de probité et d’honnêteté qui l’ont porté tout au long d’une vie de grande richesse sociale, intellectuelle et politique. Homme de grande valeur mais discret jusqu’à l’effacement, il mérite grandement d’être connu.  En ces heures troubles, on ressent de façon plus aiguë l’absence de personnalités de cette trempe. 

Comme les jeunes de ma génération, j’ai connu Mustapha Lacheraf à travers son ouvrage de référence : L’Algérie, Nation et Société , édité en 1965 chez Maspero et qui regroupe un certain nombre d’articles sur l’histoire de notre pays de l’invasion française à l’indépendance. Hormis le style de l’auteur caractérisé par des phrases à rallonge et qui demande un temps d’accoutumance , il devient évidemment l’ouvrage algérien de référence en histoire. Malheureusement, je me suis arrêté à ce livre et ne me suis intéressé à l’auteur qu’ épisodiquement,  à travers la presse, jusqu’à récemment où j’ai eu le bonheur de tomber en librairie sur un livre qu’il a écrit en 1998 et intitulé : Des noms et des lieux , avec comme sous-titre : Mémoires d’une Algérie oubliée. 

Je simplifie d’une demie boutade : c’est l’autobiographie  d’un homme et d’un terroir , d’un homme et d’un pays en osmose absolue, dans un naturalisme de bon aloi. Je dois faire une confession : quand j’ai lu son lieu de naissance, Chellalet-el-Adhaoura, j’ai étalé ma vieille carte Michelin et sorti une loupe de mes années philatélie et commencé à parcourir le Hodna d’est en ouest, sous le regard interloqué de ma fille. 

Mustapha Lacheraf  est né en 1917 dans un terroir au sens propre et noble  du terme, dans ce qu’il appelle joliment «le vaste hinterland naïli », à Chellalet-el-Adhaoura,  entre Sour-el-Ghozlane et Ksar-el-Boukhari, que sa famille quittera alors qu’il avait quatre ans pour s’installer une trentaine de kilomètres plus loin,  à Sidi-Aïssa. Il passe une enfance bedouine, au grand air, montant à cheval, entouré de frères et sœurs, d’oncles et de tantes, de cousins et cousines, dans des lieux où les personnages et les choses gardaient encore toute leur saveur , où la fureur de l’épopée de l’Emir n’était pas encore totalement dissipée, entretenue dans la mémoire collective comme une histoire familiale, ce qu’elle fût en fait. L’enfant qu’il est grandit dans l’évocation jamais assouvie des exploits des ancêtres, compagnons de l’Emir  , rkaïz l’Hodhna,   se familiarisant  grâce à son père, magistrat de la justice musulmane,  aux œuvres arabes classiques dont Kitab al-‘ibar d’Ibn Khaldoun pour ne citer que celui-là.  Tout cela contribue à forger l’esprit et la personnalité de Mustapha Lacheraf, soucieux d’étudier malgré les difficultés et les barrières qui se dresseront sur son chemin. Il décrit d’ailleurs longuement son séjour à Alger au sein de la célèbre medersa Thaalibiya, École supérieure arabe, qui fera de lui un parfait bilingue et le préparera aux études littéraires à  la Sorbonne.  

Comme tous ceux de sa génération , il s’engage dans le mouvement nationaliste , militant au sein du PPA de Messali Hadj, puis du MTLD, rejoignant pour finir le FLN. Il se fera surtout remarquer  par son travail de journaliste dans la presse clandestine. Il est arrêté et emprisonné en 1956, lors du détournement d’avion par l’armée française avec les quatre dirigeants de la révolution Aït Ahmed, Boudiaf, Ben Bella et Khider. Il participe à l’élaboration du « Programme de Tripoli ». A l’indépendance, il choisi la  carrière diplomatique et représentera le pays dans plusieurs capitales. 

S’étant spécialisé dans les questions d’éducation, il est nommé conseiller à la Présidence en 1970. Après avoir contribué à la rédaction de la « Charte nationale » en 1976, il est nommé Ministre de l’éducation nationale de 1977 à 1979. Ardent partisan du bilinguisme dont il est un produit  éloquent, il sera contraint à la démission par suite des nombreuses cabales ourdies contre lui par les partisans de l’étroitesse d’esprit et de la sécheresse intellectuelle, qui ont tous trouvé refuge dans le parti unique, godillot et reptilien.  

Abordant ça et là le problème de l’arabisation version ba’thiste, il ne trouve pas de mots assez durs pour stigmatiser ceux qui s’en font les défenseurs acharnés au-delà de toute raison, motivés qu’ ils sont par une idéologie mortifère, prêts à sacrifier des générations d’élèves pour leurs intérêts idéologiques. La suite de l’histoire nous donnera hélas des exemples probants. 

La charge portée contre lui sera téléguidée par un personnage aussi rigide intellectuellement  que le troupeau qui lui sert de militants, à savoir Yahyaoui, responsable du FLN et que Lacheraf décrit ainsi : « Ledit M.S.Yahyaoui, nature frustre, à l’esprit confus et néanmoins ancien élève des Oulémas, mais aussi sûrement chef de file et protecteur attitré des militants arabistes les plus excités du Baâth algérien, avait abusé de ses hautes responsabilités pour mobiliser contre moi à Guelma tous les hommes de main et cadres dévoyés dont il pouvait disposer. »

Il n’est pas tendre non plus envers Boualem  Benhamouda, ministre de l’Intérieur de Boumediene, qui voulait justement au nom d’une authenticité douteuse, changer les noms de lieux multiséculaires et que Lacheraf qualifie de pitreries.    

Pour ceux de ma génération qui l’aurait oublié, Benhamouda est le ministre de Wahran, Qacentina, Bouleida, Stif et j’en passe. Une toponymie reconnue internationalement sacrifiée en un tour de main sur l’autel de l’arabisme version baâthiste.  Le peuple algérien semble condamné à subir les élucubrations de tristes sires que l’histoire, suivant on ne sait quelle logique supérieure ou quelle facétie, à jeter sur le chemin de son destin. On se sent accablé rien qu’ à y penser. On était bilingue,  quelle chance ! On est devenu zérolingue, quel malheur ! On raconte pourtant qu’ un chat perspicace a remarqué que lorsque le chien aboyait, les souris sortaient de leur trou, car elles savaient que lorsque le chien est là, le chat n’y est pas, forcément. Ce chat perspicace apprit donc à aboyer pour tromper les souris. Et prouver du même coup  l’avantage du bilinguisme. 

Concernant les politiques qu’ a connues l’Algérie et les conséquences souvent douloureuses et dramatiques que l’on  a vécu, Mustapha Lacheraf parle de l’acculturation postindépendance, plus grave que la précédente et qui a vu l’importation de l’idéologie baâthiste   par les partisans d’une arabisation au rabais qui ne tenait aucun compte des spécificités du pays, ni de son génie propre et la richesse de son histoire. 

Heureusement, d’autres passages sont plus réjouissant, quand il nous parle des belles rencontres de sa vie. Entre Jacques Berque et lui par exemple , il y a assaut d’amabilités et respect mutuel par livre interposé, mais les deux hommes qui  ont en commun le même terroir ne se sont jamais rencontrés. D’ailleurs, en lisant Des noms et des lieux, j’y ai vu comme une suite à «L’intérieur du Maghreb» de Berque. Les deux auteurs expriment le même intérêt pour les lieux, les hommes que le passage du temps n’affecte pas ou si peu, les mots évocateurs de  pratiques qui résistent au changement.

A la Medersa Thaalibiya, il aura comme professeur d’histoire de l’art, des civilisations,  l’écrivain Max-Paul Fouchet auquel va le lier une grande amitié, renforcée par ses positions anticolonialistes exprimées . Une amitié sincère qui va durer jusqu’à la mort de Fouchet. Fouchet n’est pas un pied-noir, mais un français de France, un pathos comme on disait alors.  Son père, un gazé de la guerre de 14, était venu en Algérie sur le conseil des médecins. Son fils avait neuf ans. Nullement influencé par la mentalité pied-noir, Fouchet a toujours proclamé sa condamnation du colonialisme et affiché sa sympathie pour les musulmans.

Ce livre vous donne la nostalgie d’un temps  où vivre, malgré la colonisation, avait un sens. Il arrive à nous transmettre, sans forfanterie, ce qu’il y avait de passionnant dans sa vie.  Il est rassurant de penser qu’un tel personnage a fait partie de notre histoire, en ces temps troubles où des seconds couteaux s’écharpent à qui mieux mieux pour accéder à la magistrature suprême, toute honte bue,  pour être installés au palais d’El-Mouradia dans un véhicule anti-émeute, sous les quolibets vengeur d’un hirak qui n’a pas encore assouvi son rejet du système.  

Mustapha Lacheraf est décédé à Alger le 13 janvier 2007, des suites d’un AVC, à l’âge de 90ans. Vie et mort d’un intellectuel discret, qui ne parle jamais autant de lui que lorsqu’il parle de l’Algérie, de son Hodna natal.