Manifestation à Alger- Décembre 2019/ Ph Khaled Draeni

Les régimes politiques despotique ou autoritaire ont en commun la coercition comme mode de gouvernance. L’exercice de cette contrainte sur la société civile exige un appareil sécuritaire surdimensionné. Dans le même temps, s’impose la nécessité du fonctionnement des institutions administratives et politiques. C’est ce type d’Etat qui a été mis en place depuis 1962. L’Etat ainsi défini remplit un rôle indispensable pour l’exercice de la souveraineté nationale acquise par la séparation de l’Etat français. Ce côté normatif de l’Etat rencontre l’adhésion de la société civile naissante même si des réserves et critiques peuvent l’accompagner. La mise en place des institutions, des lois et règlements constitue une phase inévitable. L’Etat mis en place aurait pu s’appuyer sur une démocratie parlementaire et l’instauration des libertés pour les citoyens. Cela n’a été  le cas de l’Algérie. Ce « déficit » en représentativité est comblé par l’idéologie, un ensemble d’idées, de représentations, une sélection de faits historiques et des emprunts à d’autres idéologies socialiste et religieuse. Cette idéologie officielle diffusée par les médias, l’école et les discours gouvernementaux imprègne la Société civile et assoit l’autorité de l’Etat. Elle justifiera et appuiera le dispositif de coercition.

Ennemi intérieur et procès d’intention 

L’appareil sécuritaire mis en place doit combattre « l’ennemi intérieur » considéré comme relais de « l’ennemi extérieur ». Cette perception assimile toute expression politique remettant en cause le monopole du pouvoir à « l’ennemi intérieur ». L’hégémonie politique s’exerce par un parti unique ou par un multipartisme sous contrôle. Pour cibler cet « ennemi intérieur », un arsenal idéologique remplace le Droit. C’est ainsi que « atteinte à l’unité nationale », « entreprise de démoralisation de l’Armée » qui n’ont pas de consistance pratique et relèvent d’un procès d’intention sont érigés en motifs d’inculpation. Les entités abstraites que sont l’Etat, la Nation ou l’Armée remplacent les notions plus concrètes que sont le Président de la république, le gouvernement, le commandement militaire et autres institutions de sécurité qui présentent l’inconvénient d’êtres des personnes réelles identifiables et susceptibles d’être soumises à l’évaluation et à la critique. Mêmes les « symboles de l’Etat » qui sont des représentations auditive (l’hymne national) ou visuel (emblème national) de la Nation et auxquels les citoyens vouent un respect absolu sont instrumentalisés. Par ce subterfuge, l’appareil répressif se croit légitimé. C’est le règne de l’arbitraire. 

La dictature et le besoin d’idéologie 

Dès lors que l’Etat est autoritaire ou dictatorial, dès lors que cet Etat repose sur la force, l’exercice direct ou indirect du pouvoir par l’armée ne change pas sa nature. La mise en place des appareils politiques civils, partis, syndicats, associations,  pour encadrer la société civile peut préserver l’armée du contact direct avec les citoyens. En réalité, sauf en période exceptionnelle, état de siège ou d’urgence, ce qui constitue une armée, ses unités de combat, n’interviennent pas en politique. Elles renforcent dans les cas d’exception les « forces de l’ordre ». Ceci n’est pas propre aux régimes autoritaires. La marque distinctive de la dictature et de l’autoritarisme, c’est l’existence d’un service de sécurité dédié à la répression de l’opposition. Dans la plupart des cas, ce service politique de sécurité est rattaché à l’armée. Ce qui vaut la confusion entre l’armée régulière et cet appendice politique. Ce n’est pas toujours le cas. La dictature de Ben Ali en Tunisie reposait sur un appareil policier développé alors que l’armée tunisienne à la puissance moyenne semblait à l’écart du dispositif de répression. Appelée au dernier moment du soulèvement populaire, elle refusa son aide. Ce qui entraina la chute du régime Ben Ali. L’exemple tunisien suggère une hypothèse : la faible idéologisation de l’armée tunisienne explique peut-être sa relative neutralisation. Une revue des régimes autoritaires et dictatoriaux qui ont émergé dans le monde au cours du 20ème siècle montre un trait commun : Tous ces régimes entretiennent une adhésion ou une proximité avec une idéologie. Nationaliste, socialiste ou islamiste ou une combinaison, ces idéologies partagent un étatisme dominant dans tous les domaines d’activité. Ces régimes organisent une interpénétration importante entre l’Etat et le parti politique dominant. Ce dispositif se vérifie dans l’Etat fasciste italien, dans l’Etat national-socialiste allemand, dans l’Etat socialiste soviétique et les modèles qui lui sont liés. Dans les Etats religieux à l’exemple de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, c’est l’organisation religieuse qui fait figure de parti politique. Se pose ainsi la question qu’est-ce qui est essentiel, le rôle de l’armée ou l’adhésion à une idéologie totalitaire ?

Qu’en est-il de l’Algérie?

Faire démarrer la définition du « système algérien » actuel de la négation  du principe de « primauté du civil sur le militaire » énoncé par le Congrès de la Soummam ne constitue pas une explication suffisante. En effet, les luttes qui ont secoué le Mouvement national sont interprétées sous l’éclairage de l’affrontement de principes ou de système d’Etat. La part de luttes de personnes pour la direction du mouvement national est minorée. L’énoncé du second principe du Congrès de la Soummam, « la primauté de l’Intérieur (les maquis dans le pays) sur l’Extérieur (la délégation extérieure du FLN) » jette le doute sur la réduction des conflits aux seuls principes. Il introduit une règle qui tend à réduire le poids des personnalités historiques composant la Délégation extérieure du FLN. Pourtant, ces personnalités sont des civils. Même la distinction militaires-civils est sujette à caution dans le contexte de la lutte de libération. La plateforme de la Soummam instaure par l’organisation qu’elle préconise pour l’Intérieur un pouvoir politico-militaire personnalisé par les Colonels chefs des Wilayas historiques. La distinction militaire-civil devient difficile à opérer d’autant plus que la Plateforme proclame « L’impératif stratégique de subordonner tout au front de la lutte armée ». Dans ce cadre, le mouvement de libération se dote d’une armée politisée organisée en maquis. Le Colonel chef politico-militaire de wilaya cumule ainsi les deux fonctions quand la priorité est donnée à la lutte armée. Même dans les pays où le parti politique a dirigé la lutte armée comme au Vietnam, le politique et le civil se confondent souvent et les organes de direction politique du parti communiste vietnamien comprennent des militaires. La personnalité vietnamienne bien connue et admirée des Algériens, le Général Giap, témoigne de cette disposition. Il est connu que l’organe politique de la lutte de libération, le GPRA, est dominé par d’anciens chefs militaires de wilaya (les célèbres 3 B, Belkacem Krim, Bentobal et Boussouf). Au lendemain de l’Indépendance, la reconversion de certains chefs politico-militaires se fait sans mal avec la séparation technique du politique et du militaire qui s’opère. Le premier pouvoir s’est installé à Alger avec l’appui  des unités de l’ALN stationnées aux frontières. Ben Bella s’est empressé de mettre en place un pouvoir civil avec le Bureau politique et un congrès du FLN tenu en 1964. Même Boumediene, Chef militaire qui dirige le coup d’état en juin 1965, consolide son pouvoir avec l’affirmation de l’adhésion à l’idéologie socialiste comme l’atteste la « Charte nationale » de 1976. Ce document idéologique succède à « la Charte d’Alger » également d’obédience socialiste adoptée en 1964 sous Ben Bella. La réunion du CNRA (conseil national de la révolution algérienne) de juin 1962, siège de l’éclatement en tendances hostiles du mouvement de libération consacrait aussi ce « choix socialiste ». L’exemple algérien corrobore le rôle de l’idéologie dans l’instauration d’un régime politique autoritaire. Il est vrai que sous la présidence de Chadli Bendjedid, l’orientation socialiste subit un infléchissement sur le plan économique. Mais le régime du parti unique connait pendant les dix premières années de mandat une vigueur renforcée. Le FLN parti unique renforce son hégémonie sur la Société civile avec le célèbre article 120 des statuts du FLN qui réserve les postes de responsabilité dans les institutions et les organisations sociales aux seuls militants de ce parti. Ce sera le chant du cygne du FLN puisque dès 1989, l’introduction contrôlée du pluralisme politique consacre l’échec du parti unique. Mais l’affaiblissement de l’orientation socialiste ne conduit pas à l’abandon de l’hyper étatisme qui caractérise le pouvoir algérien. La mixture idéologique qui s’en suit combine idéologies nationaliste, socialiste et religieuse. L’idéologie trouve ainsi toujours sa place dans les modalités de l’Etat autoritaire. Expression de cette présence, la répression en cours contre les citoyens et journalistes trouve sa justification dans une idéologisation de la justice appuyée par les déclarations de responsables de l’Etat et du Gouvernement. Réduire la critique de l’Etat autoritaire à la domination du pouvoir militaire ne suffit pas à orienter le vaste rassemblement des citoyens pour la revendication d’un Etat de droit.

L’hypothèque islamiste

De nombreuses interrogations ont émergé à la suite de la participation visible de militants et sympathisants islamistes au Hirak. Dans un premier abord, le Hirak s’est trouvé le creuset d’une union large des citoyens transcendant leurs différences idéologiques pour s’opposer au projet de 5ème mandat de Bouteflika. Dans un deuxième temps, ce puissant mouvement de la Société civile s’est prolongé dans les revendications de libertés individuelles et de démocratie en vue de l’instauration de l’Etat de droit. Contraint à la défensive par la répression systématique opposée par l’état-major de l’Armée, le mouvement s’est focalisé sur la revendication d’un « Etat civil et non militaire ». Dans cette radicalisation antimilitariste, le mouvement a perdu une partie de ses effectifs, une part inquiète peut-être de l’attaque frontale contre l’armée, une autre soutenant la Présidentielle du 12 décembre 2019.  Mais la partie la plus nombreuse et la plus combative continuait de faire vibrer la Société civile dans un mouvement contre la répression et l’Etat autoritaire. Des éléments islamistes minoritaires avaient tenté en vain d’introduire leurs mots d’ordre spécifiques tel « l’Etat islamique » incompatible avec l’orientation générale du Hirak. Des agressions contre des carrés féministes sont également relevées dès les débuts du mouvement populaire. Ces tentatives de perversion échouent. Mais la revendication d’un « Etat civil et non militaire » maintient une ambigüité qu’il ne faut pas feindre d’ignorer. Il peut sembler reporter à plus tard le contenu de cet « Etat civil ». Logiquement l’Etat civil ne se confond pas avec l’Etat de droit même s’il doit être considéré comme une condition nécessaire. Mais ce n’est pas une condition suffisante. C’est ce que l’article « La revendication idoine du Hirak: Etat civil ou Etat de droit? » expliquait. L’ambigüité du slogan demeure tant que les partis et associations islamistes qui participent au Hirak n’ont pas clairement manifesté leur accord à un consensus national sur les libertés individuelles. L’article : « Les Islamistes, la Démocratie et les Libertés » le soulignait. Ce qui a manqué, ce sont des initiatives pour aboutir à la construction de ce consensus en plein déploiement du mouvement populaire du 22 Février 2019. Les leaders et animateurs du Hirak n’ont pas pris en charge cette action. Sous-estimation ou manque d’expérience politique ? Le fait est que les rapprochements politiques souhaités au sein de la Société civile n’ont pas eu lieu.  L’article « Hirak : quel rôle pour les partis politiques ? » proposait aux partis politiques soucieux de contribuer à l’essor du mouvement populaire de conduire cette action de rapprochement entre les tendances politiques de la société civile. Hélas, ces partis plus soucieux de « coller » au Hirak et trop préoccupés par des alliances fondées sur des affinités idéologiques, n’ont pas perçu l’importance d’une telle action de rassemblement. Malheureusement, des polémiques sont venues ternir l’atmosphère politique et réintroduire les clivages anciens. La tâche devenait plus ardue. La suspension des manifestations du Mouvement populaire n’est pas faite pour favoriser les clarifications. La levée de l’ambigüité de l’adhésion des islamistes au Hirak s’en trouve reportée.

Pour une neutralité idéologique de l’Etat

Au total, une dictature purement militaire est difficilement concevable. Pour être une dictature durable, elle a besoin d’un ciment idéologique. Ce ciment est disponible. Il est dans les idéologies totalitaires qui composent l’idéologie officielle. Cette idéologie officielle se présente comme une combinaison ou association de plusieurs idéologies. Généralement, le nationalisme, le socialisme et l’islamisme fournissent les ingrédients pour asseoir une domination sur la Société et l’Etat. La revendication de l’Etat civil en négation de l’Etat militaire élude cette question cruciale de l’idéologie officielle. Elle laisse entendre que les modalités de la dictature sont inhérentes à la dépendance de l’Etat par rapport à l’appareil militaire. Ce n’est pas une vérité générale. Le « mouvement des  capitaines » qui a liquidé la dictature portugaise en 1974 a conduit ce pays vers l’Etat de droit. Les conditions de l’Algérie de 2020 et du Portugal de 1974 sont différentes. Mais cet exemple invalide la généralisation. Rien ne permet d’exclure que dans l’avenir l’Armée algérienne puisse fournir sa contribution à l’éradication de l’Etat autoritaire et à l’instauration de l’Etat de droit. Dans les circonstances présentes obscurcies par la répression et la violation des libertés, cela semble peu réaliste. Cela est vrai. Mais qui a prévu le Mouvement populaire du 22 Février 2019 ? Qui a pensé à une telle mobilisation unitaire de la Société civile ? Le moment n’est pas à la prédiction tant les faits ignorés sont nombreux. Mais l’essentiel est de préciser que l’éradication de l’Etat autoritaire ne se réduit pas à la simple démilitarisation du pouvoir. Cette éradication appelle l’expulsion des idéologies présentes dans les institutions de l’Etat. Cette expulsion des idéologies et donc la neutralisation de l’Etat est la condition pour que les idéologies existent librement en tant qu’opinions dans la Société civile. C’est pourquoi aussi, toutes les idéologies doivent être « désarmées », c’est-à-dire débarrassées de toutes velléités de violence, de menace sur la sécurité des citoyens. Sinon, ces idéologies violentes sont candidates à l’accession au pouvoir pour former à nouveau l’Etat autoritaire. La revendication d’un Etat de droit s’inscrit donc en opposition à l’autoritarisme de l’Etat et aux idéologies de la violence présentes à l’état patent ou à l’état latent dans la Société civile.