J’ai passé le bac en 1989. Mais j’avais déjà commencé à écrire, à gagner ma vie en écrivant, cultivant cette curieuse ambition avec l’acharnement du débutant. Le néophyte. J’étais, pendant très longtemps, le plus jeune scribouillard des rédactions algéroises, mais ça personne ne l’a jamais su. C’était comme un secret d’état, le mieux gardé, certainement, et auquel personne n’y a jamais eu accès.

Je voulais écrire, réellement écrire, pas travailler dans un journal.

Ça, c’était pour me faire les dents, me familiariser avec cette mystique de l’écriture. 

Avec une machine à écrire, que mon oncle m’avait offert, j’avais grossièrement trafiqué mon année de naissance sur ma carte d’identité que personne n’avait demandé à voir, au demeurant. Je m’étais un peu vieilli. Pas beaucoup, mais suffisamment pour gagner quelques années, suffisamment pour être pris au sérieux, pour me faire passer pour un jeune homme de 24 ou 25 ans, sans trop éveiller les soupçons, mais pas un sale gosse, pas un lycéen de moins de 17 ans.  J’avais à peine 17 ans. Je découvrais un monde jusque-là inconnu.

1989.

Je ne connaissais rien à la vie politique. Ou presque rien.  J’aimais le cinéma. La musique et la littérature. D’ailleurs, de vie politique, il n’y en avait pas tant que ça dans le pays. Il y avait un parti. Une pensée. Une langue. Une révolution. Une histoire. Un dieu. Une télé… Et une censure. Celle qui faisait que tout ressemble à un… A un parti. A une pensée. Une langue. Une révolution. Une histoire. Un dieu.

Une télé… Et Une censure. Encore une fois. Comme une boucle sans fin. Une ritournelle de prisonniers qui revenait toujours au même point de départ. A la même note bleue et honteuse. A cette flétrissure : La censure… la censure de tout, de tout de ce que nous sommes et de ce que nous pouvions et voulions être.

Le choc Octobre 88 venait de passer par là. Il n’y avait rien et on voulait tout. Surtout, plus jamais de censure pour construire nos histoires, nos pensées, nos destins.

On voulait sortir de la malédiction du UN. Passer de la ressemblance à dissemblance.  A la différence et l’assumer enfin. En faire un atout, pas un handicap.

Ensemble mais différents.

Un seul héros, le peuple. Oui. Mais ce peuple, il fallait qu’on accepte l’idée qu’il était plusieurs dans son dedans. Et que la possibilité d’être plusieurs était possible, même l’idée qu’il y ait plusieurs héros dans un seul peuple était possible. Les grecs avaient appelé ça la démocratie.

Du moins, c’est ce que j’avais compris.

Deux ou trois ans auparavant, en 1985, collégien, je lisais au dessus de l’épaule de mon père… Il lisait son journal, unique quotidien, El Moudjahid, le seul en langue française, il y avait un autre, le seul en langue arabe, ECHAAB. Nous étions toujours dans la malédiction du UN.

El Moudjahid, avait un format géant, il se déployait comme les ailes d’un albatros au dessus de vos têtes… on pouvait s’y cacher à trois tellement il était grand… mon père le lisait, tranquillement, installé face à la télévision. Par dessus son épaule donc, un petit rectangle, banal, noyé dans un magma, attira mon attention. On y annonçait brièvement la mort de Ferhat Abbas, président du premier gouvernement provisoire de l’Algérie. Rien que ça.

Je fus surpris. Sonné. Je dis à mon père, interloqué, Ferhat Abbas est mort ?

Mon père me dit oui, il a été enterré hier à Sétif. Je fis semblant d’acquiescer l’évidence. Mais moi un drame venait de se jouer silencieusement dans ma tête. J’étais ému. Mais, pas par la mort de Ferhat Abbas. Je ne pouvais décemment pas être ému une deuxième fois par le décès d’un même homme dont la mort, selon moi, remontait à très loin, à très très loin, au moins jusqu’au au noir et blanc.

L’émotion avait une autre origine, naturellement : c’était ma propre ignorance, que je trouvais crasse. Ignoble.

En fait non, Ferhat Abbas n’était pas mort, il est mort exilé dans sa petite pharmacie à Sétif, par un régime fou. Ferhat Abbas avait plus de chance. Ce régime ne l’avait pas exécuté comme d’autres opposants, avec une balle dans la tête, mais il avait réussi à le tuer dans ma tête à moi, et dans celle de beaucoup d’autres gens, en l’effaçant de nos existences. De nos mémoires. De nos histoires. De nos manuels. De nos écoles. De nos médias. De nos proximités immédiates. Ce qui était pire.

Un régime avait tué un homme, mon ignorance s’était chargée de l’enterrer.

Tous ces gens – l’histoire, pas la vraie, celle de la malédiction du UN, celle de la censure- avait mis dans la case des objets perdus.

Et quelque part, Ces hommes et ces femmes étaient devenus eux-mêmes des objets perdus, dans nos têtes.

 La même chose, quand un matin, la voix de Djamila Boupacha, cette immense dame, retentit à la radio, en direct, dans une émission à la Chaine 3. Je pensais d’abord à une archive. Quel nom, DJAMILA BOUPACHA, on ne l’oublie pas. Quelle histoire, quelle force cette femme… quel parcours. Elle était comme l’autre Djamila. Bouhired.

Et cette voix que j’écoutais ce jour-là à la radio n’était pas une voix sortie des archives. Boupacha parlait à une jeune animatrice de la radio que je connaissais. L’enregistrement avait été fait la veille.

Djamila Boupacha, que j’avais dessiné, en imitant les traits minimaliste mais grandiose du portrait qu’avait fait d’elle Picasso, portrait que j’avais trouvé très beau sur la couverture du livre que lui avaient consacrée Gisele Halimi et Simone de Beauvoir, ce livre je  l’avais trouvé un jour dans la bibliothèque.

Un choc là aussi. Une émotion. Djamila Boupacha n’est pas morte. Le régime l’avait tué dans ma tête. Ma paresse l’avait enterré.

Djamila est en vie. Et depuis, (toujours aussi classe), je la croise assez souvent au cimetière de Dely Brahim où elle vient se recueillir sur la tombe de son père, enterré à côté du mien. Djamila non seulement est toujours en vie, mais c’est une voisine. Je ne lui ai jamais parlé, on s’échange quand, nos regards se croisent, sur l’étroite allée du cimetière, des bonjours silencieux avec des sourires et des signes intelligents de la tête. Quand je l’aperçois, je cherche souvent sur son visage les traits de Picasso que j’avais dessiné moi-même, en imitant maladroitement le trait du maitre. Je cherche ces traits sur son visage. Parfois, il m’arrive de les trouver. Elle ignore que je l’ai souvent dessiné, en imitant un autre dessin. Un jour, je le lui dirai. Peut-être.

Puis, il y eut Boudiaf. Un autre choc. Certainement le plus grand. Le plus ignoble. Le pouvoir était dans une impasse. Chadli était renvoyé chez lui. Crise sans précédent. Il fallait une figure. Propre. Ils se sont rappelés le nom (propre) de Boudiaf. Et ils sont allés le chercher dans son lointain et tranquille exil. Il vivait à Kenitra, au Maroc.

Boudiaf continuait à travailler à la sueur de son front, dans cette petite ville où il s’était installé, fuyant la dictature du parti unique, comme Ait Ahmed, lui aussi exilé. D’ailleurs les deux grands hommes avaient démissionné du FLN, dès le lendemain de l’indépendance, refusant la dérive totalitaire. Eux, les deux chefs historiques.

Leurs noms ont été bannis de nos mémoires, de nos vies, de nos têtes comme Ferhat Abbas. Comme Djamila Bouhired. Comme Djamila Boupacha. La folie du régime les avait relégué dans la case des objets perdus. Perdus de vue.

Le destin est cruel. Mais parfois il peut être cocasse aussi.

Et cette histoire en vaut la peine. Nous sommes en 1991. Un réalisateur de la télévision algérienne propose une série de documentaire sur l’histoire de la révolution. Aux sources du premier Novembre. C’était son titre. Une émission qui s’étalait sur plusieurs parties. Sur plusieurs semaines. Vers la fin de l’année 1991, c’était vers novembre ou décembre, l’émission saute, discrètement, de la programmation hebdomadaire.

Un feuilleton passe à la trappe de la faucheuse, de la censure. La raison : le réalisateur avait eu la bonne idée professionnelle de se déplacer à Kenitra pour recueillir le témoignage d’un acteur clef : Mohamed Boudiaf.

Est-il possible de faire un documentaire sur les sources du premier novembre sans interroger l’une de ses grandes figures que fut Boudiaf ? Bien sur que non. Ça tombe sous le sens. Mais la malédiction du UN ne l’entendait pas de cette oreille. Elle n’avait les mêmes sens.

La cassette est saisie. L’émission est interdite dans un acte abject. Arbitraire.

Manque de bol. Un mois plus tard, Boudiaf est désigné par des militaires pour diriger l’état. On le fait revenir de son exil pour donner un nouveau souffle de légitimité à un pouvoir agonisant et aveugle qui avait mis le pays dans une impasse dangereuse.

Boudiaf, cet homme qui était lui aussi, jeté dans le cimetière des objets perdus, dont le nom avait disparu de nos imaginaires, était sans honte bue désigné, du jour au lendemain, comme père de la révolution.

A la télévision, branle bas de combat. Il faut préparer des émissions, des reportages, des commentaires, il faut fabriquer des images. En faire des tonnes. Montrer Boudiaf.

Mais la télévision ne fabrique pas des images. Elle fabrique de l’oubli.

Et Boudiaf, elle l’avait oublié. Elle avait contribué à le faire oublier. Elle avait contribué au meurtre de l’oubli.

Et c’est à ce moment que, sans morale, sans éthique, la télévision se rappelle de cette émission censurée un mois auparavant.  Elle la ressort du placard. L’émission de Boudiaf censurée devient source d’images de propagande.

Dans une perversion abjecte ce qui a été censuré devient montrable et source de fierté. L’innomé, l’innommable devient fréquentable. Nommable. La phrase, père de la révolution est répétée jusqu’au vertige. Ça en devient accablant. Culpabilisateur. Culpabilisant.

Dans un retournement de situation, les choses se déplacent. Ce n’est pas le régime qui a caché Boudiaf, c’est nous qui n’avons pas su le découvrir.

On découvrait, un matin ou ouvrant nos postes, le visage d’un père dont nous ignorions l’existence. Et la faute nous incombait. Il était là. C’est nous qui n’avions pas su voir dans les placards de la censure et de l’arbitraire.

C’est nous qui n’avons pas été dans les bureaux des objets trouvés cherché son existence. Boudiaf était un Objet perdu. Lui aussi.

Tout le monde connaît la suite de l’histoire. Il a été assassiné 6 mois plus tard. Son meurtre, comme une préfiguration au pire, un meurtre lâche, ignoble, atroce, en direct à la télévision, ouvrait le bal d’une guerre cachée et sans images.

On avait eu celle de Boudiaf. Le reste des cadavres, dont on ne sait même pas le nombre exact, allait être une succession de chiffres anonymes, le plus souvent. Et elle a duré longtemps. Très longtemps, cette guerre.

Mais il y a eu un autre sursaut dans le pays. Et ce sursaut on l’a appelé Hirak. Ce sursaut veut faire sortir définitivement le pays de cette malédiction, la malédiction du UN.

Et ce n’est pas un hasard, si tous ces héros, Ali la pointe, Abane, Ben Mhidi, Bouatoura, Zina Haraïgue, Hassiba Ben Bouali, Ait Ahmed et Boudiaf en sont devenus les symboles qui surplombent nos têtes chaque vendredi. Ils en sont les gardiens protecteurs. Et ce n’est pas un hasard si Djamila Bouhired nous accompagne.

Et ce n’est pas un hasard si un des slogans les plus fort, le plus puissant de cette révolution est « echaab yourid el istiqlal » le peuple veut son indépendance.

Certains y ont vu une insulte à la mémoire de ce pays. Une offense à l’histoire. Ce n’est pas vrai. C’est son plus bel hommage.

Jamais le peuple n’a été connecté à son histoire avec autant de force. Autant de convictions.

« ECHAAB yourid el istiqlal » reconnecte l’histoire à son peuple, à son destin. Il la rebranche exactement là où elle a été déconnectée.

Ferhat Abbas, Ali la pointe, Boupacha, Bouhired, Ait ahmed…

Ces « Objets perdus » ont été retrouvés par le peuple. « Echaab yourid el istiqlal » n’est même notre slogan, au fond, qu’on y cherche bien, c’est le leur. C’est celui de Ait Ahmed, la pointe, Hassiba, Djamila, Zina, Boudiaf.

Les objets perdus, ont de la valeur, le plus souvent… c’est pour cela qu’on se donne la peine de les chercher, c’est pour cela qu’on les réclame et qu’on fini, un jour ou l’autre, par retrouver.