Ce récit est du docteur Amine M., Service d’Infectiologie d’Oran.

Ça commence fort, des malades qui compliquent partout, je cours dans tous les sens, les infirmiers m’appellent, y’a pas de place, l’oxygène manque…j’ouvre l’œil, il est 4h du matin, c’est la 3ème fois que je me réveille cette nuit là, ce n’était qu’un cauchemar, un replay de ce que j’ai vécu, ou peut-être un aperçu de ce qui viendra…J’essaye de refermer l’œil, en sachant pertinemment que je vais revoir les mêmes scènes encore et encore. Trouver le sommeil est devenu difficile la veille de la garde, je le vis assez mal, moi qui suis un gros dormeur et n’ai pas l’habitude des insomnies.

Le sommeil me fuit jusqu’au moment du réveil où là il commence à s’installer, pour me narguer, mais trop tard, c’est l’heure !

Rapport de garde, la routine, entre admissions, transferts, malades compliqués, on raconte quelques anecdotes des gardes passées. Un patient transféré du service de réanimation, qu’on croyait SDF vu que personne n’était venu chercher après lui, et que sa famille croyait mort, il a eu droit même à des funérailles…nos collègues nous racontaient la joie des siens quand ils ont su la nouvelle, tellement irréelle qu’il fallait leur faire un appel vidéo.

On finit, on part s’habiller. Aujourd’hui, il fait bien chaud, la tenue à peine enfilée que je transpire déjà, ça promet. On entame les visites, certains patients s’améliorent, ça rassure, d’autres s’aggravent malheureusement.

J’arrive à un patient plutôt instruit, qui a été admis dans un état lamentable et désaturait à débit maximal d’oxygène, actuellement, il n’a même plus besoin d’oxygène. Hamdoullah.

Je lui annonce qu’il pourra sortir d’ici 24-48, que le danger est passé. Il panique un peu, non je veux rester, je suis encore fatigué, lhadja (sa femme) gatli matjich hata tabra…j’ai peur d’attraper le corona dehors!

Quelques minutes de silence…quoi?

J’entame une longue discussion avec lui et je comprends qu’il ne savait pas ce qu’il avait au juste, ou plutôt qu’il n’arrivait pas à le concevoir…il finit par avoir les réponses à toutes ses questions et me remercie avec du kiwi, me jurant que je devais le prendre ou qu’il m’en voudrait.

Je continue la visite, avec mon kiwi à la main, ne sachant pas trop où le mettre, je finis par le donner à quelqu’un d’autre qui avait plus besoin de vitamine C que moi.

Dans le couloir, j’entends une patiente râler : « w hed tobba, mazal mayfoutouch? ».

Ce qui est ironique, c’est que ce sont les patients les plus stables qui exigent la présence permanente du médecin, à croire qu’il leur faut un docteur faisant la garde à leur chevet, ils omettent les conditions actuelles, le personnel insuffisant, la particularité de la maladie, le fait qu’on doit diminuer l’exposition au virus, qu’un patient stable n’a pas besoin d’être contrôlé toutes les 2 minutes, qu’il y a surtout d’autres patients instables qui ont besoin de notre présence et nos soins.

Je suis là madame, je fais la visite chambre par chambre, vous avez besoin de quelque chose ?

Non, rien, l’infirmière ne m’a pas encore fait mon injection. L’infirmière venait de prendre sa température, fréquence cardiaque, tension artérielle, saturation, et préparait justement le traitement dans la seringue. J’enrage de l’intérieur mais je garde mon calme et lui explique sereinement qu’on fait de notre mieux pour s’occuper de tout le monde mais qu’il fallait en contrepartie comprendre qu’on ne peut pas être irréprochables vu les circonstances. Bref, sa3ef lmrid hata yebra.

Je vois un nouveau patient, qui ne prend pas son traitement…pourquoi ? Golt hata nekhroj w nechorbo khir…zaama rakou diroli sérum hna golt ndesso…c’est…drôle.

J’arrive à la vieille dame pensionnaire, elle avait l’air fatiguée, et triste.

Quand on me fait ma toilette et me change mes vêtements, on me les jette, mabkaluch cha nelbess, w neskoun b3id…je la rassure, lui promettant que ça ne se reproduira pas, et qu’on lui achètera de nouvelles robes, plus belles encore. Je ressors de sa chambre, triste à mon tour, navré qu’on puisse pas lui acheter de nouveaux poumons aussi, les siens sont fibrosés, semblant la condamner à rester sous oxygène à vie.

Je descends en bas, il y a du mouvement. Ma collègue tentait de réanimer un patient qui venait de faire un arrêt cardiaque, sans succès. Allah yarhmo…

Bien qu’on n’assure plus la consultation, le couloir ne désemplit pas, entre contrôles, nouveaux patients qu’on avait prélevé une semaine auparavant et dont on n’avait eu les résultats qu’aujourd’hui, ou des blouses blanches venues prendre un avis…

Un couloir mal aéré avec autant de monde, je perds mon calme et leur parle sèchement qu’il faut respecter la distance, qu’il y a des tentes et des chaises dehors, à l’ombre, pour attendre en sécurité, je repasse quelques minutes après, parle encore, rien n’y fait…ils s’en foutent, l’essentiel personne ne doit passer avant eux ! Comment préserver la santé de quelqu’un contre son gré?

Je reçois le fils d’un collègue, un jeune qui tousse depuis une semaine, toujours la même histoire du climatiseur, mais aussi, un de ces amis avec qui il joue au domino le soir tousse aussi, son père est covid…pourquoi tu ne mettais pas de bavette ? Makach 3labali, magalnach beli darhom mrad… No comment.

On continue à travailler, beaucoup de diabétiques ont leur cycle déréglé, l’infirmière nous fait savoir qu’un patient en particulier commence à avoir du mal à respirer.

On monte le voir, il commence à déssaturer malgré un débit fort en oxygène, on décide d’ajouter du débit avec une bouteille, allez faire monter ça en haut quand vous avez un agent de sécurité avec un poignet embroché, un commissionnaire vieux, et une majorité féminine dans l’équipe soignante!

Je vous passe les détails techniques et laborieux du rafistolage éternel, qui m’ont fait perdre mon sang froid, pestant contre ces conditions avec virulence.

Le patient continue à déssaturer malgré tout, glycémie élevée, il s’agite, on le calme, il nous dit qu’il veut appeler ses enfants pour leur demander pardon, nous regarde après et nous dit: Tebkaw 3la khir wladi...et là, il fait un arrêt cardiaque, sous nos yeux.

À 5 autour de lui, on fait tout pour le récupérer, je cours à toute vitesse solliciter les réanimateurs, leur chef me dit que même si…y’a pas de place…pas le temps d’écouter ces détails, le récupérer était le premier objectif, à tout prix. Massage cardiaque, de l’adrénaline, de l’oxygène, des perfusions.

De longues minutes insoutenables…toujours aucun pouls perçu, le réanimateur arrive, malgré l’acharnement…heure du décès, 21h45.

Une vague d’émotions me submerge soudainement, je descends en bas reprendre mes esprits, tout ce que j’ai envie de faire, appeler mes parents. Le téléphone sonne, quelques mots avec ma mère, puis mon père, ma gorge se noue, mes yeux transpirent, je raccroche par pudeur, et là, tornade d’émotions, les larmes coulent seules, je n’arrive plus à me retenir, moi qui savais me contrôler, je ne pouvais pas m’arrêter. Pour ce patient perdu, pour mes parents qui me manquent, ma famille, le stress, la fatigue physique et morale, la situation qui empire…tout ça me brûlait les yeux et me fendait le cœur.

Je me reprends après quelques minutes, me lave le visage et sort prendre l’air, et là, une vague humaine se déchaîne sur le service.

Les enfants du patient arrivent en criant tel un ras-de-marré, courant dans tous les sens en cherchant leur père, impossible de les contenir. Ils crient, frappent les portes, pénètrent dans les chambres des patients en panique…On appelle les agents de sécurité qui viennent en renforts. Ils les font sortir tant bien que mal. Ils crient, ils hurlent, : Bouyaaaa, 3leeeh 3leeeh hakka...(Pourquoi papa, pourquoi!!!).

Une scène déchirante et bouleversante…bien évidemment, il faut toujours que quelqu’un dise quelque chose de déplacé : « Gali matjibnich l sbitar w ana li jebteh, 3leeeh jebteh ». Vous savez, la légende urbaine qui dit q’on rentre vivant à l’hôpital algérien pour en sortir dans une housse mortuaire.

Ils finissent par partir. Je reprends mon téléphone pour rappeler mes parents et les rassurer, leur dire que je ne craque pas, que c’était juste quelques minutes de lâcher prise, que je tiens le coup. Je regarde mon portable, des dizaines d’appels et messages et aucune énergie pour rappeler ou répondre, Allah ghaleb. Arrive le fils aîné et son oncle, ils sont calmes, on leur présente nos condoléances, ils demandent pardon pour ce qu’ont fait les autres, mais le mal était fait, les patients étaient sous le choc.

Je parle un peu avec son fils, il insinue qu’il regrette d’avoir ramené son père à l’hôpital contre son gré, je lui explique qu’il était satisfait des soins, c’est ce qu’il nous avait dit en tout cas ce matin, je lui explique aussi que s’il était resté à la maison, il serait mort par asphyxie, avec plus de la moitié des poumons détruite, qu’il est parti dans des conditions plus « humaines », sous assistance médicale. Je prends mon temps pour lui expliquer qu’il doit préserver sa maman et sa famille lors des funérailles, qu’ils doivent faire attention.

Le regard dans le vide, les yeux en larmes, il me dit: « El hachma win wassletna… ».

Je reste silencieux, il enchaine: On est parti à des funérailles.

C’est tellement navrant, son père est parti assister à des funérailles, parce que c’est la tradition, pour qu’on ne dise pas : 3ayb ma jach y3azzi…et voilà où on en est.

L’ambulance arrive pour prendre le corps. Le service se calme de nouveau.

Il est 01h00 du matin, l’heure de dîner et de décompresser un peu. Un festin nous attendait mais l’appétit n’était pas au rendez-vous. Rabbi yjazi toutes ces personnes qui veillent sur nous.

On parle un peu, se racontent les scènes passées avec un peu d’humour, pour dédramatiser, autrement ça sera bientôt le suicide collectif, pas moyen d’ouvrir les combinaisons, toute cette sueur et ces macérations, ça pue « le mouton » là dedans.

03h00 du matin, on repasse faire un dernier tour pour voir que tout le monde est stable.

Une vieille demande à boire de l’eau, elle veut une nouvelle bouteille, sa3fouha, on comprend pourquoi, elle n’a plus de goût, tout lui semble amer, on lui explique que c’est la maladie qui fait ça, que ce n’est pas l’eau le problème…malgré nos paroles rassurantes, elle craque et se tape le torse: Yaaa sahtiii cha derti fiaaa, pleurant sa santé qui l’a lâchée.

Un autre vieux qui semble halluciner, « goulou l ma tesmahli, rani jay 3andha… ». (Dites à ma mère de me pardonner, je viendrai la rejoindre), lui qui est sous oxygène depuis si longtemps, le poumon fibrosé, il s’épuise au fil des jours, à lutter pour respirer.

Un troisième, qui était stable le matin, mais qui délirait à son tour, on le retrouve prêt pour rentrer chez lui, les bagages faits…on a dû inventer toute une histoire pour le convaincre de rester.

On finit la visite en silence et on descend, perdus et désarmés, face à ce virus qui coupe le souffle et fait perdre la tête.

Je finis la garde avec une seule détermination; demain, j’irai courir, reprendre mes esprits et fuir ces souvenirs, oublier cette garde et recharger mes batteries en essayant d’accepter l’idée qu’on ne peut pas sauver ceux qui ne le voudront pas.

Allah yarhem ceux qui nous ont quittés w yahfed ceux qu’on aime, et qu’il nous donne la force et la sagesse de continuer à faire face à tout ça.