Hirak, un manifeste pour l’an I

L’élection présidentielle forcée du 12 décembre 2019 a remis à l’ordre du jour les questionnements sur les objectifs et la stratégie du Hirak. Certains ont Peut être considéré la Présidentielle comme une fin en soi.

Alors il est question d’échec, d’erreur stratégique, de plate-forme pour faire aboutir le mouvement et d’autres appréciations qui traduisent plus les illusions entretenues qu’une correcte appréciation du mouvement enclenché par le Hirak. C’est ainsi que les partis politiques de « l’alternative démocratique » (PAD) ont réuni leurs assises et ont présenté une « plate-forme pour l’aboutissement démocratique de la révolution ».

D’un autre côté, le chroniqueur écrivain Kamel Daoud (KD) diagnostique un mouvement « incapable de sortir de la capitale, d’imaginer un leadership décentralisé et une contestation qui reconnaît au monde rural la paternité de la révolution ». Fort heureusement, le Hirak continue sa navigation tel Ulysse insensible aux chants des sirènes. Pourquoi ce décalage?

La confusion des « partis de l’alternative démocratique »

Sous le titre « la montagne a accouché d’une souris », Addi Lahouari dresse dans un article du 27 janvier 2020 dans « Le quotidien d’Algérie » un constat sans complaisance : Les partis de « l’alternative démocratique » ressassent des principes connus de tous et n’apportent rien de nouveau. Ils auraient fait au passage œuvre de pédagogie, c’est concevable. Mais à condition qu’ils présentent une contribution consistante.

Point de tout cela. « Plateformer, c’est exister » serait le principe de ces partis pris dans le délire de la phraséologie. Ils déclarent vouloir « mutualiser pacifiquement un rapport de force populaire organisé en vue de faire aboutir l’exigence d’une transition démocratique ».

Comprenne qui pourra ! Dans les chapitres de la plate-forme intelligibles, on relève que l’objectif recherché c’est « une conférence nationale vouée à la conception et à la mise en place de la transition démocratique et du processus constituant souverain ».

Ce que n’envisagent pas concrètement ces PAD, c’est le refus du pouvoir d’accéder à cette revendication. Que proposer pour surmonter ce refus ? Aucune réponse dans la plate-forme. En réalité le Hirak a donné la réponse et ces partis et personnalités ne semblent pas la comprendre. Addi Lahouari se rapproche plus de la question dans l’article cité plus haut. Il énumère un certain nombre de mesures concrètes pour retirer « au commandement militaire » l’exercice « du pouvoir souverain ».

Autrement dit, les mesures tendant à l’avènement d’un pouvoir civil. Il veut certainement alimenter le mouvement en revendications concrètes en supposant la poursuite des manifestations. La vérité c’est que la stratégie se situe au niveau du moyen et non du but.

Le but du Hirak défini dès le 22 Février 2019

Le déphasage des partis de « l’alternative démocratique » (PAD) vient du fait qu’ils considèrent apporter une définition de la « haute stratégie » du mouvement populaire alors que le Hirak l’a justement défini dès le début du mouvement populaire et qu’il continue de brandir sa juste décision au cours de tous les Vendredis de manifestation.

Le Hirak a déclaré « la guerre pacifique » à l’Etat autoritaire. Il veut l’instauration d’un Etat de droit. Pour cela, il faut que l’Etat autoritaire tombe, soit démantelé. Le mot d’ordre le plus populaire et qui a donné sa marque au mouvement « yatnahaw ga3» est le raccourci qui exprime ce choix de « haute stratégie ». Il est simple, significatif, compréhensible et sans équivoque. Certains ont lourdement insisté sur son extrémisme et son utopie. Il est clair que ce mot d’ordre donne la priorité au but, l’éradication de l’Etat autoritaire et ne rend pas compte des transitions et médiations que sa mise en œuvre appelle.

Il a eu l’avantage d’allier la raison et la passion et d’exprimer le ressenti des manifestants. Il a incontestablement cimenté le mouvement. Evidemment, sans l’intransigeance de l’état-major de l’ANP, le mouvement aurait pris le sens de la mesure et compris les médiations qui mènent vers l’issue revendiquée. Mais la vie a donné raison au Hirak. La répression et l’atteinte aux libertés montrent que l’Etat autoritaire n’entend pas suivre le mouvement populaire. Il est l’obstacle majeur à la réalisation des idéaux de liberté et de démocratie.

Ce que les PAD semblent éluder en formulant des principes généraux existant pour certains dans la Constitution. L’étalage de certains choix idéologiques propres à la mouvance socialiste majoritaire dans cette « alternative démocratique » finit de noyer l’essentiel, le démantèlement de l’Etat autoritaire, au milieu de conceptions étatistes de l’économie dont toutes les formes ont pourtant été expérimentées depuis l’indépendance avec les résultats que l’on connait.

La proclamation d’un « Etat social » alors qu’il existe depuis l’Indépendance suggère la possibilité de promesses sociales nouvelles sans les ressources financières nécessaires. Les PAD se sont peut être voilés les yeux un récent Vendredi quand les manifestants ont déployé en tête du cortège une large banderole rappelant : « nos revendications sont politiques. Nos revendications ne sont pas sociales ».

L’économie reste le talon d’Achille des courants socialistes. L’Etat autoritaire plus réaliste aura la partie belle face aux illusions d’une économie socialiste définie pudiquement dans la plate-forme par « La consécration du rôle de l’Etat dans la conduite du développement national ». Autrement dit l’économie dirigée centralement. Les réformes économiques bloquées depuis 1988 et l’économie de marché pourront attendre encore longtemps si cette option prévalait.

La stratégie de la concentration du Hirak

Le but étant clairement affiché, la « déclaration de guerre » à l’Etat autoritaire, domaine de la « haute stratégie », le Hirak a déployé une stratégie, l’art de la guerre comme aiment à le dire les militaires. C’est cette stratégie qui a complètement échappé au chroniqueur écrivain Kamel Daoud (KD) mais qui n’a pas échappé à l’état-major de l’ANP.

Cette stratégie, c’est la concentration des forces dans les villes. Cette stratégie s’imposait pour des raisons sociologiques. La population est urbanisée à plus de 60%. Les couches moyennes, étudiants, enseignants, intellectuels, cadres et retraités sont concentrées dans les villes qui offrent la visibilité et plus de sécurité. Ce sont elles qui ont donné au mouvement son contenu, la revendication des libertés individuelles et la démocratie et sa forme le pacifisme.

Les autres couches citadines et semi-urbaines se sont rassemblées autour d’elles. Le chroniqueur écrivain KD estime avec l’âme d’un Guevara qu’il fallait « aller à la paysannerie » et « sortir des villes ». Autrement dit, éparpiller le mouvement, le déconcentrer et l’exposer à la dilution et à la répression. D’autres ont prôné la grève générale et la désobéissance civile.

L’échec de leurs appels résulte du fait que cela revient à s’appuyer sur un éventail de couches sociales pas aussi déterminées que celles qui font figure de locomotive du mouvement. Et que cela revient par conséquent à disperser les forces, à les déconcentrer.

Donc rappelons-le, la stratégie du Hirak c’est la concentration des forces. C’est parce qu’il a vu venir l’aboutissement stratégique du mouvement que l’état-major a déployé des forces importantes de la gendarmerie pour bloquer les portes menant à la Capitale, à Alger.

Il parait évident, certains animateurs des réseaux sociaux renouvelaient sans cesse leurs appels, que le mouvement populaire allait aboutir à la concentration nationale du Hirak à Alger et qu’il créerait dans les conditions du pacifisme la situation où l’Etat autoritaire, du moins ses principaux appareils, négocieraient leur capitulation. Une telle issue au mouvement populaire repose sur les limites répressives que le pouvoir s’est imposées.

Serait-il passé à la répression sanglante ? Difficile de répondre. Les conséquences nationales et internationales d’une telle option seraient désastreuses. On ne soulignera jamais assez que la confrontation pacifique entre le mouvement populaire et le pouvoir politique fait la fierté de l’Algérie toute entière et donne l’image d’une Algérie civilisée en négation complète avec le caractère barbare de la guerre civile des années 90.

Une autre conséquence de l’émergence du Hirak qui est passée sous silence et qui vaut mille complots déjoués : Le mouvement pacifique a enlevé toute légitimité politique et toute crédibilité au terrorisme. En cela, il a accompli une grandiose œuvre de raffermissement de la Nation. Dans tous les cas, s’il y a bien une mesure sur laquelle l’autorité militaire semble ne pas vouloir reculer, c’est bien le blocus d’Alger.

C’est dire que plus que toutes les proclamations sur les principes constitutionnels, la simple levée des barrages aux entrées d’Alger changerait le rapport de force et serait le signe que le pouvoir, ses forces les plus saines ou les plus conscientes, ont penché du côté de l’évolution démocratique de l’Algérie. Cette perspective stratégique de concentration nationale du Hirak à Alger demeure présente dans les rassemblements en cours les Vendredis dans les villes.

C’est une guerre d’usure qui est engagée. Il est difficile d’en prévoir les développements. Le Hirak soumis à de rudes provocations et diversions saura-t-il garder le cap de la revendication de l’Etat de droit et ne pas répondre aux sirènes de la division idéologique ? C’est un des enjeux de la nouvelle phase ouverte par l’élection présidentielle du 12 Décembre 2019.