Coronavirus: "restez chez vous", mot d'ordre qui se répand dans le monde
Coronavirus: « restez chez vous », mot d’ordre qui se répand dans le mondes/ Khaled Drareni

Premier Ministre, Ministres et universitaires se sont succédés dans les médias pour affubler le Hirak de « déviation ». Ils lui reconnaissent tous une orientation originelle positive. En effet, sans l’émergence du Hirak, certains n’auraient pas connu la promotion de leur carrière, promotion inespérée il y a seulement une année. Mais ne restreignons pas les motivations à ces intérêts immédiats et « secondaires » et penchons nous plutôt sur les idées dont ils sont porteurs.

La « déviation » du Hirak

Parler de déviation, c’est imaginer une direction toute tracée  que le Hirak était destiné à prendre. Tous ceux qui ont « béni » le Hirak s’accordent à considérer que le Mouvement populaire du 22 Février 2019 a accompli une tâche impensable quelques mois auparavant, mettre fin au règne dynastique de la famille Bouteflika. En effet, le clan Bouteflika avait fait ses choix et les postes et les fortunes semblaient distribués d’une manière exclusive. C’est ainsi que ce clan avait créé les conditions d’un isolement potentiel large. Mais il semblait cependant que les appareils sécuritaires, politiques, économiques et médiatiques étaient si bien pris en main que ce pouvoir pouvait même espérer un 5ème mandat. Le fatalisme avait gagné toutes ces forces tenues à distance et marginalisées. Le miracle est intervenu par ce Mouvement populaire qui a déclenché les puissantes manifestations sans égales dans l’histoire de notre pays. Un vrai raz de marée qui est venu à bout de ce clan solidement ancré dans l’État. C’est ce  Mouvement populaire qui a convaincu l’Armée dont le Commandement était menacé de changements de se rallier à l’objectif populaire proclamé initialement : empêcher le 5ème mandat du clan Bouteflika. Toutes ces forces et personnalités  intéressées par la fin de cette « monarchie » auraient voulu siffler la fin de la partie. Le Hirak devait laisser aux institutions en place et donc à la plus puissante, l’Armée,  le soin de décider des modalités de mise en place de la nouvelle équipe dirigeante. le 12 décembre 2019 l’état-major de l’Armée concentre ses moyens pour imposer l’élection présidentielle. Le Hirak ne l’entend pas de cette manière. Il a visiblement des objectifs plus larges et plus durables. Cela suffit à lui accoler l’accusation de « déviation ». Le pouvoir en place ne partage pas les objectifs du Hirak. Il n’est pas de tradition que la Société civile algérienne s’autonomise, remettant en question l’omnipotence de l’État et de sa « colonne vertébrale », l’Armée. La réponse est claire : l’usage de la force s’impose, heureusement sans effusion de sang. C’est ce qui va se traduire par la répression policière et judiciaire du Hirak, empruntant des voies « légales » ou arbitraires. Il appartiendra à des idéologues, des universitaires, de donner la justification de ce « divorce » entre le Mouvement populaire et l’État et l’Armée.

La justification de l’accusation de « déviation »

Quel est le fond idéologique ? Une idéologie a pris forme depuis l’Indépendance qui réalise une synthèse des idéologies nationaliste, socialiste et simplement étatiste. Elles convergent vers une théorie de la société guidée par un État fort. L’État fort préconisé laisse peu de place à la société civile. Celle-ci est une force d’appoint à cet État qui va guider les « masses populaires ».  La préférence donnée à la notion de « masses populaires » par rapport à « société civile » ne relève pas d’une simple préférence sémantique. Elle traduit mieux l’idée d’un ensemble niant l’individualité. La conscience politique de ces individus doit répondre à un modèle construit à partir de la théorie. Un théoricien du 19ème siècle avait conçu la notion de « fausse conscience ». Cette qualification s’appliquait aux ouvriers qui ne possédaient pas la « conscience de classe » qui découle du « rôle historique » que lui attribue la doctrine du « socialisme scientifique ». Dès lors qu’une conscience est prédéfinie, l’uniformité est la règle. Le « mouvement des masses populaires» est donc le regroupement dans l’action commune d’individus ayant accédé à un niveau de conscience normatif. L’expérience des « mouvements de masse » depuis l’Indépendance est plutôt sociale revendicative. Mêmes les revendications démocratiques sont déclarées dans leurs prolongements à travers les libertés syndicales. La méfiance est de règle vis-à-vis des mouvements souvent minoritaires pour les libertés individuelles et les droits de l’homme, conséquence de l’emprise de l’idéologie socialiste qui qualifiait ces libertés de « bourgeoises ». L’État autoritaire y trouvait son compte évoluant vers une acceptation des mouvements revendicatifs sociaux mais intraitables vis-à-vis des revendications démocratiques remettant en cause le régime politique. Rappelons-le, la suprématie de l’État par rapport à la Société civile est le principe clef du modèle qui inspire nombre d’universitaires et de cadres politiques. Il est la justification de l’État autoritaire.

Le renversement opéré par le Hirak

Que préconise le Hirak? Un renversement de la hiérarchie, la suprématie de la société civile par rapport à l’État. Un mouvement de citoyens individuellement engagés dans les manifestations de la Société civile. C’est pourquoi, il est question de « déviation », d’accusation d’affaiblissement de l’État. Le modèle théorique qui est censé permettre de comprendre le mouvement citoyen ne correspond pas à la réalité. Une attitude scientifique consisterait à adapter le modèle à la réalité. Or, les adversaires du Hirak s’entêtent à vouloir conformer le Hirak à leur modèle. Ils sont dans l’impasse car le Hirak est un mouvement profond de la Société algérienne. Il pousse tous ceux qui veulent comprendre l’évolution de la Société algérienne à revoir leurs conceptions et à prendre acte des changements importants qui s’opèrent et qui doivent conduire l’Algérie vers un État de droit garantissant les libertés individuelles et les droits fondamentaux de l’homme. S’interroger comme l’a fait récemment un universitaire sur les ondes de la Radio nationale : «Le Hirak existe, qu’est-ce qu’il faut en faire ? » rejoint la conception utilitariste des tenants du pouvoir autoritaire, conception qu’il confirme en préconisant par la suite « une piste » ( !) : le Hirak « peut être une arme extraordinaire et dans laquelle l’État pourrait éventuellement jouer un rôle … pour rétablir des équilibres par rapport à nos partenaires étrangers ». Mais que deviennent les revendications de l’État de droit, les libertés individuelles et dans l’immédiat l’arrêt de la répression policière et judiciaire et la cessation des violations des droits élémentaires du citoyen? Voilà la voie pour une réhabilitation de l’État algérien et le renforcement de ses relations de coopération internationale. Cet universitaire « pisteur » n’avait pas relevé que le Hirak empruntait les grandes Avenues.

Le Hirak, en mouvement de la Société civile, veut rétablir effectivement un nouvel équilibre. Par l’instauration d’une démocratie réelle et un État ou pouvoirs et contre-pouvoirs s’équilibreraient au point de permettre à la Société civile de jouir de ses droits souverains.