Le code pénal et les risques de sur la liberté d’expression

Ce titre n’est bien sur pas une fake-news. C’est le risque que comporte l’amendement du code pénal qui va renforcer la censure en Algérie. Cette censure qui a peut être empêché la Chine d’éviter la pandémie.

Je dois admettre qu’en marchant il y a un an parmi mes compatriotes dans les rues d’Alger scandant la soif de tout un peuple pour plus de liberté et de justice, je ne me doutais pas que je me retrouverais une année plus tard à rédiger un papier sur l’importance de la liberté d’expression. Mais l’histoire a la fâcheuse tendance d’être cruelle avec les peuples en mouvement pour leur émancipation dans cette partie du monde. 

Quelque part, je peux comprendre la tentation des dirigeants de museler les voix dissonantes.  Permettre à l’autre la libre expression de son opinion, c’est ouvrir la porte à la possibilité d’être contredit sur tout et tout le temps. Tolérer la critique, c’est accepter de pouvoir être ébranlé et de voir son discours et son projet s’écrouler. Cela peut être terrifiant pour un régime en manque de légitimité. Ceci dit, la liberté d’expression n’est pas là pour plaire. Elle est là pour créer la dissonance nécessaire pour une gouvernance décente. C’est la condition première pour s’ouvrir de nouveaux horizons et penser contre ses propres idées et intérêts pour au final essayer de mieux faire. 

Les conséquences d’une gestion du pays en silos, sans espaces institutionnalisés pour la critique et la contradiction, seraient désastreuses. Le projet de loi amendant le code pénal qui vient d’être adopté par l’assemblé populaire menace d’assombrir un peu plus le tableau bien noir de l’Etat des libertés en Algérie. La censure peut engendrer des cataclysmes mondiaux à l’ère moderne. Je veux revenir ici sur un exemple d’actualité qui l’illustre dramatiquement : les premiers jours de l’arrivée du coronavirus chez les humains.

Covid19 : et si la parole était libre à Wuhan

C’était à la fin décembre 2019, les docteurs de la ville du Wuhan, dans la province centrale du Hubei, commencent à s’inquiéter du nombre croissant de patients atteint d’une forme inhabituelle de pneumonie. Cette mystérieuse maladie ressemble beaucoup au Sars, syndrome respiratoire aigu sévère, qui avait fait plus de 700 victimes dans la région en 2002-2003.

Un des médecins qui va tirer la sonnette d’alarme pour avertir le public est Li Wenliang, jeune ophtalmologue de 33 ans. Au moment où il lance l’alerte, sept patients sont déjà en isolation à l’Hôpital Central de Wuhan. Cependant, le 1er janvier, le docteur Li est interpelé par la police pour « diffusion de fausses rumeurs en ligne ». Il sera contraint de signer un document reconnaissant son « délit » et promettant de cesser de répandre de fausses informations sur internet.

L’infection continue de se propager rapidement, et des dizaines de milliers de personnes sont autorisées à quitter le hub industriel de Wuhan pour aller célébrer le nouvel an chinois avec leurs familles. Ce n’est qu’au 23 janvier, soit plus de trois semaines après les premières alertes, que les autorités chinoises décident finalement de mettre la ville de Wuhan sous confinement général. La data infectieuse rétrospective montre qu’au moment où les autorités ont réagi, il y avait déjà plus de 3000 infections en Chine.

Li Wenliang succombera au virus le 07 février, devenant le visage martyr de la censure en temps de pandémie.  Suivant sa disparition, des millions de citoyens chinois ont partagé leur colère, leur frustration et leur critique face à un système de censure obsolète sur Weibo, le Twitter chinois. Le hashtag « Je demande la liberté d’expression » a même vu le jour, et a vite atteint les deux millions de reprises, avant d’être supprimé et bloqué par les gardiens de la grande muraille de l’internet chinois.

Dans une étude publiée le 13 mars, des chercheurs de l’Université de Southampton suggèrent que le nombre de cas de coronavirus en Chine aurait pu être réduit de 86% si les premières mesures de confinement avaient été mises en œuvre deux semaines plus tôt. Deux semaines qui auraient pu peut-être éviter le stade de pandémie actuelle et ses répercussions chaotiques. Plusieurs organisations pour la défense de la liberté d’expression avancent l’argument que sans la censure imposée par les autorités, les médias chinois auraient pu informer le public plus tôt de la gravité de l’épidémie et inciter les citoyens à adopter des mesures de prévention. Aussi, si les sources des journalistes en Chine ne risquaient pas de lourdes sanctions, le docteur Li aurait peut-être pris la responsabilité de contacter les médias, forçant les autorités à agir plus tôt.

La liberté, rampe de lancement d’alerte

Loin de moi toutes volontés de faire du « China bashing », comme il est si répandu en ce moment sur certains médias occidentaux. Je suis moi-même sinophone et grande admiratrice du géant asiatique. J’ai fait une partie de mon cursus académique à Pékin et la Chine est au cœur de mes problématiques de recherches. Pour moi, étudier la Chine, de son histoire à sa civilisation, c’est étudier l’intelligence humaine. Dans une myriade de domaines, l’expérience du rattrapage chinois offre des leçons à ceux qui aspirent à émerger et contester l’hégémonie des dominants. Ceci dit l’absence de liberté d’expression et de presse constituent des contraintes objectives pour la Chine.

La Corée du Sud et le Taiwan, deux des modèles les plus efficaces dans la réponse au Covid19, ont tous deux, en plus de systèmes de santé performants, l’avantage d’avoir des médias libres et professionnels qui ont permis la circulation rapide et dynamique de l’information aux citoyens. Ce n’est pas la pénalisation de posts sur les réseaux sociaux et la censure de sites de presse mais la transparence de l’information et l’existence d’un tissu médiatique fort qui ont permis de combattre les fake news en temps de crise.

En Algérie, la vague de répression que vit la presse, ainsi que les amendements liberticides au code pénal annoncent un pouvoir exorbitant de censure accordé au régime de ladite « nouvelle Algérie ».  Limiter la liberté d’expression par des considérations subjectives en l’absence d’un Etat de droit conduira à d’infinies restrictions. Le danger est réel. En prenant pour axiome que les convictions du régime valent vérité absolue, combien de Li Wenliang risquons nous de faire taire ? 

Pour promouvoir la vérité, si tel a jamais été un objectif pour les dirigeants de ce pays, ne pénalisons pas la parole, mais ouvrons le débat, laissons nos compatriotes s’exprimer, développons notre esprit critique, renforçons notre presse indépendante, argumentons, contestons, confrontons nos idées, changeons d’opinions. Bref, soyons libre de penser l’Algérie des possibilités, celle nos rêves, et de l’exprimer sans effroi.