La crise, nous rendra-t-elle plus faibles ou plus forts ?
La crise, nous rendra-t-elle plus faibles ou plus forts ?

En chinois mandarin, le mot crise se dit weiji. Ce mot comprend deux caractères : le wei que nous retrouvons dans le mot weixian qui veut dire danger, et le caractère ji que nous retrouvons dans le mot jihui qui veut dire opportunité, occasion. Pour un Chinois, la crise est la concomitance du danger et de l’opportunité : celui qui ne voit que le danger passe à côté de l’opportunité sans la voir ; celui qui ne voit que l’opportunité peut prendre de gros risques[1]. Il y a donc dans la crise une part de danger et une part d’opportunité. En sortirons-nous plus faibles ou plus forts ?

Si la majorité de la société ne voit pas dans l’épidémie du coronavirus une opportunité pour changer, sortir de sa passivité, s’organiser, se discipliner, se débarrasser de ses parasites, ses pertes pourraient être considérables. Un ennemi commun redoutable lui commande de se battre, de refaire son unité et ses solidarités, de valoriser et de mettre de l’ordre dans ses ressources. Il dessine impitoyablement les camps des amis et des ennemis. La société ne doit pas rater l’occasion de refaire son unité, de devenir plus forte et de retrouver confiance en elle-même. Elle doit apprendre à triompher de cet ennemi commun pour être mieux préparée à affronter les nouveaux ennemis communs qui vont bientôt apparaître derrière le virus. Car cette crise qui agit en accélérateur ne fera que précipiter la venue des suivantes. Si elle ne nous regroupe pas, ne nous met pas en ordre de combat, elle constituera notre première débâcle. Il est temps de voir que le principe chacun pour soi et l’Etat pour tous est notre malédiction. C’est l’heure de revenir à ce que nous pouvons de nos savoirs collectifs valoriser, accomplir, pour devenir plus forts.

Si la société ne voit pas dans la crise l’urgence d’une remise en ordre de ses ressources, d’une redistribution des pouvoirs, cette crise ne sera que la porte d’une crise plus grande encore. Allons-nous laisser, comme à nos habitudes, nos petits spéculateurs entrer en action ? Ils finiront par faire le jeu des grands. Les puissants se croient-ils protégés ? Personne ne pourra se protéger de la crise, chacun devra y prendre sa part. Quels spéculateurs l’emporteront et à quel prix ? Qui en profitera pour consolider ses positions ? Ceux qui pensent pouvoir surfer sur la vague seront les premiers engloutis. La guerre de position et de mouvement que nous livre ce virus insaisissable (infeste au bout de trois jours, ne se manifeste qu’après dix jours d’action) doit nous pousser à définir les positions et les mouvements que doivent prendre nos forces. C’est l’heure pour la société et ses corps spécialisés de revoir leur ordre interne. Les puissances réelles doivent entrer en jeu et mener le combat. Il ne s’agit plus d’être au plus près du dieu mortel, mais au plus près du virus. Il s’agit de le cerner, de le cantonner et de le détruire. Si la société continue de laisser faire les spéculateurs, de se laisser diriger par des incompétents, si elle persiste à rester enfermée dans la passivité et une attitude de déni, chacun aura beau se confiner, le virus pourra se propager allègrement et nous prier Dieu et ses saints, nous ne serons pas assistés. Il y aura donc une addition à payer, mais le prix ne sera pas le même selon ce que nous aurons choisi : en sortir plus faibles pour être victimes de nouveaux prédateurs aux aguets ou en tombant en combattant, mais devenant plus forts en triomphant du virus et des spéculateurs ?

La stabilité présente et future de la société passe par une redistribution des pouvoirs d’agir[2] qui transformera l’état de la société : de passive elle deviendra active, d’inorganisée et faible, elle deviendra puissante. L’ancienne distribution des pouvoirs a désarmé nos forces réelles, elle a fabriqué de fausses puissances, de faux riches, de fausses compétences.

Réformer les rapports de la société à la propriété,

au marché et à l’État

Les crises vont prendre le visage de la pénurie. Comment la société réagira-t-elle ? Comment distribuera-t-elle ses biens rares, à quoi consacrera-t-elle ses efforts ? Qu’est-ce qui retiendra son attention ? La guerre contre le virus ou ses désirs égoïstes sur lesquels fleuriront avec raison les spéculateurs ? Nous allons bientôt choisir à qui nous soumettre.

Si nous en jugeons par nos comportements actuels, nous ferons preuve d’égoïsme et de spéculation en oubliant ceux qui ne peuvent y prendre part. Nous pouvons déjà constater la pente sur laquelle nous nous trouvons : la politique de soutien de l’État aux produits de première nécessité n’est pas notre politique. Nous allons à contre-courant de cette politique, nous profitons de toutes les aubaines, nous disputons aux faibles revenus les biens que les prix leur destinent. Bref, c’est devenu une litanie, « les riches profitent davantage des subventions que les moins riches » : énergie, enseignement supérieur, etc. Les économistes conseillent alors à l’Etat de mieux destiner ses subventions pour ne plus soutenir le pouvoir d’achat des riches, afin que les prix puissent être libérés, les producteurs mieux rémunérés, l’État moins chargé et les pauvres mieux protégés. Tout compte fait, on continuera à accepter que la société aille à contre-courant de la politique publique, autrement dit que l’objectif de la politique publique ne soit pas celui du mouvement de la société : le prix de l’essence ne sert pas ceux qui n’ont pas de voiture, les transports publics, mais permet aux uns de rouler en 4×4 et de posséder plusieurs voitures. Nous spéculons tous sur la politique du dieu mortel. De ne pas nous considérer en acteurs stratèges, de ne pas nous intégrer dans sa stratégie, nous déroulons nos stratégies en tenant compte de la sienne sans souci d’y coopérer. Et cela des petits acteurs aux grands, ce que le dieu mortel n’ignore pas. En bout de course on aura établi la « vérité des prix », autrement dit la souveraineté des riches sur le marché : achète qui peut. Aujourd’hui on donnera aux pauvres pour qu’ils puissent acheter, on assurera du même coup le transfert de souveraineté sur le marché de l’État aux riches qui pourront dire ce qu’il faut produire et consommer, et demain sera un autre jour. Ce que je peux dire, c’est qu’après que la politique publique ait divorcé de la société (enrichi une minorité, appauvri le pays ; chacun pour soi, roule en transport public ou en 4×4, et le dieu mortel pour tous qui déverse sur le marché des marchandises pour tous), viendra le tour du marché qui « s’autonomisera ». De l’aide aux pauvres, on parlera d’assistance mal placée. Car c’est du marché que l’État devra tirer l’aide à ceux qui n’en font pas partie, car c’est de la monnaie, de l’argent qui circule que l’État tire sa puissance, et si le marché ne peut pas lui-même les intégrer, l’aide aux pauvres sera en porte à faux. Comment lui ou le marché peuvent-ils donner sans recevoir, sans y laisser des plumes, sans qu’ils ne perdent dans leur pouvoir d’achat ? Comment imaginer qu’ils puissent accepter de se loger sur une telle pente ? Un jour ou l’autre, il faudra lâcher les pauvres, les soumettre à contribution. Nous y arriverons après avoir gaspillé d’énormes ressources. Faut-il en arriver là ?

Ce n’est pas qu’il ne faille pas équilibrer ses comptes, État, producteurs et consommateurs. L’Etat a longtemps soutenu les consommateurs contre les producteurs, nous assistons maintenant au retour du bâton : on ne peut pas consommer indéfiniment sans produire, on finit par consommer son capital, épuiser ses ressources. Qu’entendre alors par vérité des prix ? Les prix établis par un marché libre ? Mas qu’est-ce qu’un marché libre ? C’est un marché ou consommateurs et producteurs s’entendent librement sur les conditions de production et de consommation : sur les prix auxquels les uns acceptent de produire, les autres de consommer. Posons alors la question : ne pouvons-nous pas nous entendre collectivement sur les produits que nous voulons consommer et sur la manière que nous aurons de les produire ? Ou sur les produits que nous voulons produire, ce que nous voulons en faire, les consommer ou les exporter ? C’est sur quoi nous finissons par nous entendre. Les capitalistes disent que c’est le marché qui nous accorde, que nous ne sommes pas souverains sur lui. Ne pouvons-nous pas adopter une stratégie de croissance et de développement qui nous inciteraient à produire des services pour accroître notre revenu futur, et donc privilégier la production et la consommation de tels services[3] ? La vérité des prix, c’est celle qu’accepte la société, celle qui met en ordre la production et la distribution de ses services dans une certaine perspective, celle des grandes entreprises ou de la société, et non pas celle d’un marché automate. Il n’y a pas de marché automate, mais un marché qui traduit des rapports de forces. Les forces du marché s’équilibrent et équilibrent le marché. Les poids lourds dictent la loi aux poids légers, les multinationales aux producteurs locaux. Car les forces qui dominent le marché capitaliste sont asymétriques : les grands producteurs font le marché sans les petits qu’ils ont désarmés : ne vous associez pas, vous ne pouvez pas avoir de préférences collectives, on interdira les monopoles, etc. Les grands s’efforcent de contrôler le cours économique, d’en tirer profit. S’il n’y a plus de croissance, il faut quand même qu’il y ait des profits, on prendra aux autres et on fera des perdants (les bulles).

Le marché adopte des mécanismes, s’automatise, une fois que les rapports de forces se sont stabilisés. Or aujourd’hui les rapports de forces sont déstabilisés : l’État ne peut plus imposer ses prix et ses quantités, il ne peut plus favoriser la consommation et les importations. Il peut être tenté de rétablir l’équilibre par la force en réduisant le champ des nouvelles forces, en coupant les ailes de la production une nouvelle fois. Il peut au contraire s’allier ses nouvelles forces. Ce serait là l’équilibre le plus facile à atteindre : juste se débarrasser des parasites actuels. Pas besoin de changer les habitudes de toute la société, un petit peu celles de l’État, juste celles de la société dominante. Dans le premier scénario, les parasites garderaient la main sur l’État, dans le second, ils l’auraient perdu. Le second scénario pourrait être un premier pas, mais il ne peut garantir contre le retour des parasites. Car ce sont les habitudes de toute la société dans lesquelles le rapport de la société à l’Etat qu’il faut changer, si l’on veut que les habitudes de la société dominante ne soient pas temporaires. Le mouvement actuel de la société n’est pas celui d’une société productive et solidaire, c’est celui d’une société suicidaire. L’État algérien est du type westphalien ou beylik[4] : un corps étranger que la société s’efforce de piller. Les grands parasites de la société qui défilent aujourd’hui en justice ne doivent pas être des boucs émissaires : on efface tout et on recommence. Ils ont poussé sur un corps malade, et de son État en particulier. Le diagnostic était patent dès lors qu’État et société ne suivaient pas la même politique, que la politique publique ne prolongeait pas une politique de la société. L’État s’efforçait de créer des riches en entretenant les besoins des plus riches tout en proclamant subvenir aux besoins des plus faibles. La réalité des subventions, inefficace et inéquitable, ne date pas d’aujourd’hui. Que l’État ait pu enrichir des riches qui enrichissent la société et le pays, il aurait été dans son rôle. Mais cet État qui voulait créer une société à son image n’avait pas un tel projet, il a enfanté un corps malade qui a nourri des parasites, il a créé des fortunes privées, pas du capital, et de pauvres prolétaires dans le prolongement de la trajectoire de l’État colonial. Il ne suffira pas de se débarrasser de ses parasites « découverts », il faut guérir le corps malade. Et les médecins qu’on lui propose ne connaissent pas grand-chose de ce corps, car le corps social n’est pas à l’image du corps humain, le même sur toute la face de la terre. Ici l’histoire se mêle à la nature et le chef d’orchestre qu’on a voulu lui imposer ne connait pas sa musique. Et les fortunes privées et les pauvres prolétaires de quel secours pourraient-ils être s’il fallait d’abord compter sur eux ?  Sur quelles puissances d’agir peut-on vraiment compter ?  

En réalité quand on abandonne ses devoirs pour les confier à un tiers, c’est pour fermer les yeux sur ce qu’il en sera fait. Car ce sont toujours ceux qui peuvent en tirer profit qui s’en chargent. À moins que l’Etat puisse prendre aux riches pour donner aux pauvres ? Mais comment donner à l’État ce que l’on ne donne pas à ses proches ? Comment l’Etat qui a du mal à entretenir ses armées de fonctionnaires prendrait-il aux riches pour donner aux pauvres ? Prendrait-il aux siens pour donner aux autres ? Ne serait-il pas plus sage pour lui de se faire entretenir par les riches ? Ne serait-il pas plus sage pour lui d’équilibrer ses comptes comme le lui conseillent les institutions internationales qualifiées ? Et donc de fabriquer plus de pauvres pour se préserver lui et ses financiers ?

En ces temps de crise, chacun reconnaîtra les siens : les jeunes feront la juste part entre leurs amis et leurs parents ; les travailleurs à l’arrêt, les individus séparés, sans salaire et sans épargne, la part des proches et des lointains.

Non l’État ne peut pas prendre aux riches pour donner aux pauvres. Il ne peut pas utiliser sa violence légitime pour contraindre les riches à aider les pauvres. Il peut le faire s’il croit que les futures recettes pétrolières pourraient lui permettre de se passer d’eux. Mais il finira par se mettre à leur service, aujourd’hui ou demain. C’est cela qu’il faut bien voir. L’État a redistribué la rente des hydrocarbures en donnant la part du lion aux puissants de l’heure et en accordant la subsistance à la majorité. Qu’il ne puisse plus accorder de faveurs aux puissants ne signifie pas qu’il pourra accorder sa subsistance à la majorité. Il devra d’abord équilibrer ses comptes pour préserver son monopole de la violence. Et pour ce faire il devra prendre aux riches ce qu’il ne peut plus prendre à la nature et refuser aux pauvres ce qu’il leur accordait. Pour progressivement se retrouver dans les bras des riches qui ne lui auront pas donné sans contrepartie. Il jettera aux orties ses parasites, qui ne peuvent plus lui donner parce qu’il ne leur donne plus, mais ceux qui pourront lui donner sans qu’il ne l’ai fait ne se laisseront pas plumer. Ils obtiendront sa protection et ses faveurs. Et la relation s’inversera : lui qui avait l’habitude de donner pour qu’on lui rende, devra recevoir et pouvoir rendre. On n’a toujours rien sans rien.

L’État est toujours l’arme des puissantsTout dépend en fait des puissants, s’ils sont soucieux, ont besoin des plus pauvres ou s’ils leur sont inutiles et indifférents. S’ils sont absorbés par leur compétition, se disputant les premières places, abandonnant leurs frères moins méritants, moins chanceux, moins talentueux ou moins besogneux ou s’appuyant sur eux. S’ils sont attachés à un territoire ou s’ils ont tendance à se déterritorialiser, à s’expatrier. Bref, s’ils font partie des puissances sociales ou de ses parasites. Il nous faut donc distinguer : puissances bienfaisantes et puissances toxiques.  Les puissances réelles ont été forgées par des compétitions productives réelles, elles plongent profondément leurs racines dans la compétition et la production.

Car les puissants qui croient pouvoir se suffire oublient d’où ils tirent leur richesse. Les riches ne peuvent pas faire fortune dans une société donnée sans la coopération des pauvres nous dit Gandhi[5]La société s’est différenciée, a opposé riches et pauvres parce que ses collectifs qui ont été disloqués ont permis aux riches qui n’avaient pas besoin d’eux de se détacher d’elle. Ce n’est pas de sa division du travail qu’a émergé le pouvoir, mais des marchés (marchés publics et importations) qui ont été offerts par la puissance publique. Ces marchés qui ne visaient qu’à être les plus larges possible (pour le profit des importateurs) ont constitué des débouchés pour les productions étrangères. Il n’a été donné aucune chance à la concurrence nationale pour prendre place dans la concurrence internationale. Nos riches ne sont donc pas à la hauteur du monde, ils ne sont pas les meilleurs de nos enfants. Nos compétitions ne sont pas des compétitions, leurs vainqueurs ne sont pas les meilleurs. Quelle reconnaissance peuvent-ils recueillir de la société ? Ils sont destinés à fuir ou à être pillés. Mais à la différence d’anciens passés, la société dans son ensemble ne pourra pas se replier sur ses bases qui ont été détruites derrière elle. « L’ennemi est devant vous, l’abysse est derrière vous ». Elle devra se projeter dans de nouvelles interdépendances pour former un corps social viable. Et le combat contre le coronavirus lui en donne l’occasion.

Un test peut-être soumis à l’épreuve : que les meilleurs d’entre nous qui ont quitté le pays pour travailler, pour défendre et valoriser leur capital, aient les conditions chez nous d’une compétition internationale équitable et nous verrons s’ils ne sont pas capables de hisser la production nationale au niveau des standards internationaux. Nous devons apprendre à travailler, nous mettre sur cette pente ascendante, si nous voulons que notre part de la production mondiale ne revienne pas qu’à celle de notre production d’hydrocarbures et de matières premières. Notre propension à consommer a nourri nos faux riches, de notre consommation productive, de nos combats effectifs, devront naître nos vraies puissances.

Nous avons défait nos collectifs et avons confié nos affaires à une puissance publique du fait du déséquilibre de nos ressources engendré par le colonialisme. La société postcoloniale a repris l’héritage colonial. L’État a hérité de tout et la société de rien. Riches et pauvres n’y sont plus tenus par des liens de solidarité. On a voulu refaire nos solidarités autour de l’État et de ses ressources. Ses ressources s’épuisant (après avoir enrichi les uns et appauvri le pays), la puissance publique veut rendre à la société la charge de ses affaires, à qui les confiera-t-elle ? Aux riches qu’elle a créés ou à toute la société ? Dans le cours actuel des choses, les affaires publiques vont devenir les affaires des riches qu’elle a créés : la puissance publique va réduire sa voilure sans renoncer à ses monopoles afin de pouvoir continuer à soutenir les riches qu’elle a fabriqués. Car ces fausses puissances privées qui sont aujourd’hui « dans le vent » comme ses anciennes publiques ne pourront pas tenir d’elles-mêmes.

Non les riches, des faux, car ne peuvent se suffire, ne se sacrifieront pas pour les pauvres afin que tout le monde devienne pauvre. Pour s’enrichir (et enrichir la société ou l’appauvrir), ils demanderont aux pauvres de plus grands sacrifices. Quand les riches maigrissent, les pauvres meurent de faim, dit un proverbe chinois. Pour être légitimes, ils doivent pouvoir s’enrichir pour enrichir les pauvres. Ils le proclameront, mais le pourront-ils ?

Entre nos riches et nos pauvres, de manière générale, le partage n’a pas été la règle : c’est d’avoir reçu plus qu’ils ne donnent que les uns sont souvent riches et de recevoir moins qu’ils ne doivent que les autres sont souvent pauvres. Si les « pauvres » ne partagent pas entre eux le peu qu’ils possèdent[6], les riches ne seront pas enclins à leur donner plus qu’ils n’en reçoivent. Les pauvres ne peuvent se suffire, au contraire des riches, sans être solidaires. Et plus le cercle de solidarité des « pauvres » sera large, plus les riches pourront y être compris, apporter leur contribution et aligner leur choix. Plus la société pourra étendre sa solidarité, développer sa coopération, plus le riche restera frère du pauvre, ne pensera pas s’enrichir sans le pauvre.

Il faut clairement remettre la solidarité sociale en tête de nos priorités. La solidarité sociale qui a été confiée à une puissance publique qui a monopolisé les ressources et les a dissipées n’a plus rien de sociale. De collective, elle est devenue étatique et d’étatique elle va devenir assurance privée. Que nous le voulions ou pas. Reste à savoir ce que nous entendrons par « privatisation » de la solidarité.

La désétatisation de la solidarité va prendre quelle forme ? C’est ici que nous devrons choisir. Allons-nous consacrer la division entre riches et pauvres ou allons-nous compter sur une solidarité des pauvres et des moins pauvres qui pourrait comprendre les riches ? L’État westphalien beylik ne peut pas nous faire croire, contre toute sagesse populaire, que la première issue est dans l’intérêt des pauvres sans vouloir les tromper. Car n’ayant pas d’autre solution que d’entretenir pour se faire entretenir par les riches, il ne fera pas ce qu’il dit et ne dira pas ce qu’il fait. Ce n’est que si les pauvres deviennent solidaires que les riches et l’État ne disposeront pas d’eux comme ils l’entendent. Les riches pourraient alors devenir leurs riches et l’État leur État.

Oui c’est bien aux riches qu’il faut confier notre richesse à condition qu’ils en usent dans l’intérêt de l’industrie nationale[7]. Car c’est bien dans les pas de ces vrais riches qui ont réussi sans appauvrir le pays et en améliorant nos capacités que nous devons marcher. C’est notre solidarité qui transformera l’État et les riches pour les mettre à notre service. Oui le « riche » sera au service du « pauvre » à condition qu’il soit un bon exemple de réussite pour tous et non pour quelques-uns. À condition que les individus croient que c’est de leur coopération qu’ils tiendront leur richesse. 

Oui les pauvres doivent être solidaires et doivent accepter des sacrifices pour construire une société solidaire. Ils peuvent avoir des objectifs communs qui peuvent être ceux de toute la société ; ils ont des pouvoirs, ils sont les propriétaires des ressources collectives, ils ont un pouvoir d’achat et ils sont des contribuables[8]. Ils peuvent transformer les rapports entre riches et pauvres.

Du point de vue du sens commun et de l’Etat, la propriété privée n’est pas incontestable : nous nous sommes enrichis majoritairement non pas en construisant une œuvre collective, une industrie nationale, mais en nous partageant de manière inégale le produit de nos richesses naturelles, en nous distribuant des droits sur elles. Nos richesses naturelles ont subi la tragédie des communs[9] pour nous faire désirer la propriété privée, nous ne tarderons pas à subir une tragédie de la propriété privée[10] si nous ne prenons pas garde. Rares sont ceux qui peuvent se réclamer du produit de leur travail. Ceux qui ont pu étudier, se former sérieusement pour être en mesure de compter sur leur travail et non sur un passe-droit, un titre accordé par l’État, ont compté sur la fortune de leur parent et/ou sur celle de l’État. Ceux-là n’ont souvent du reste que leur savoir à partager dont on ne peut les exproprier. On peut donc globalement affirmer que le rapport asymétrique de la richesse dans la société procède de la concentration des ressources entre les mains de la puissance détentrice du monopole de la violence légitime, puis de la privatisation des ressources publiques non par la médiation du travail, mais par celle du politique de telle sorte le capital naturel au lieu d’être préservé par sa valorisation a été dissipé. Tout le contraire de ce pour quoi la propriété privée tient sa justification, sa supériorité sur la propriété collective dans la doctrine libérale : au lieu de préserver le capital, elle le dissipe. La division entre riches et pauvres dans notre société est très instable, la propriété privée très peu légitime. L’étendue des affaires de corruption en justice en atteste largement.

Nous avons ailleurs défini le capital comme étant du travail passé dans le sens d’un savoir-faire et non d’une énergie. Le savoir-faire ne s’incorpore pas seulement dans des machines. Les machines n’en sont qu’une objectivation. Les machines supposent le savoir-faire et l’inverse partiellement. Quand elles tombent en panne, on ne sait pas toujours les remettre en marche. En tant qu’énergie, d’autres formes d’énergie se sont substituées à l’énergie humaine : de celle animale à celle fossile. De leur mobilisation ont émergé les révolutions industrielles. Le savoir-faire est celui d’un milieu (naturel, social et technique), les machines sont certaines de ses mouvements qui ont été objectivés, mécanisés et automatisés. Le transfert de technologies n’a pas permis l’industrialisation des pays postcoloniaux : les machines étaient des machines à sous et non des machines qui augmentent la productivité, l’efficacité du milieu social. Nos faux riches sont sans savoir-faire réel. Ils ont accumulé des fortunes, mais pas de capital technique et humain. La légitimité de leur propriété se trouve donc doublement affectée : par l’origine des ressources, l’usage qu’ils ont en fait et la qualité qui en est issue. La société n’a pas donné et n’a pas reçu en retour de justification.

On ne peut donc pas construire les solidarités, coopérations et compétitions sociales sur la base d’une propriété privée à très faible légitimité. Il faut refonder la propriété privée, lui donner une réelle légitimité. Dans l’immédiat, il faut revoir les rapports entre riches et moins riches, en mettant à l’épreuve les contributions réelles, les puissances sociales réelles.

L’opportunité que nous offre la crise

Nous disions que la crise est opportunité, elle est pour nous une opportunité pour recomposer la société, refonder l’Etat et la propriété. L’opportunité qu’offre la crise que nous allons connaître avec l’épidémie du coronavirus est un test que nous allons probablement rater. Car nous sommes encore attachés à consolider une centralisation surannée des pouvoirs d’appropriation, d’achat et d’investissement, et une propriété privée branlante.

Nous avons raté notre éducation, notre industrialisation, car nous avons toujours pensé avoir manqué de moyens. Nous avons toujours voulu travailler avec ce que nous n’avons pas, même quand nous ne les avions pas. Nous avons refusé de mettre à l’épreuve nos propres ressources, de leur donner quelque chance. Dans cette logique nous nous sommes rendu compte qu’il nous manquait toujours quelque chose. Demain, on demandera du matériel, des appareils respiratoires, un traitement que nous n’avons pas et que le monde probablement voudra garder pour lui. Nous avons toujours nié notre savoir propre, sur quelle base comptions-nous accumuler ? Face à la crise du coronavirus, nous n’allons pas compter sur nos propres ressources, les valoriser, pour attendre que nous ayons besoin de celles que nous n’avons pas. Nous irons chercher une assistance étrangère, du matériel et des équipements étrangers, etc. que les autres préfèreront garder pour eux. Et nous ferons mal. Dans cette guerre contre le virus, la victoire ne pourra être que celle d’une société organisée, disciplinée et non de quelques laboratoires et quelques profiteurs. Cette crise sanitaire ne sera pas sans effets globaux, elle mobilisera tous les secteurs de la vie sociale et économique. La solidarité devra être donc être globale, elle devra mobiliser les ressources de chacun.

Nous avons besoin d’un plan public de combat du coronavirus clair et d’une population mobilisée, organisée et disciplinée. Tout retard dans un tel dispositif ne pourra faire que le jeu du virus, des spéculateurs et du désordre.

Mr le ministre, n’allez pas penser que la société se contentera d’appliquer quelque plan que vous aurez importé de l’étranger. Il faudra que la population et les autorités, les milieux concernés et les puissances ou agents qui peuvent se battre contre ce virus, s’approprient ce plan. Elles se l’approprieront d’autant plus aisément qu’il sera inspiré par leurs ressources. Il faudra qu’il serve à leur stratégie de combat qui tient compte des forces et des faiblesses de leur milieu. On le sait les structures traditionnelles seront dépassées. Elles ne sont pas adaptées à cette guerre virale. La victoire sur le virus ne sera éclatante qu’avec une mobilisation disciplinée de toutes les puissances d’agir des milieux concernés agissant autour d’un plan concerté. Seules leur connaissance du milieu et de ses ressources, leur puissance d’agir et leur discipline pourront le cantonner puis le détruire. Et l’on pourra fêter alors une telle victoire plutôt que d’en sortir décimé.

Il faut d’ores et déjà envisager l’autonomie de chaque région. Si la société ne veut pas faire le jeu des spéculateurs et être l’objet de l’affolement de ses citoyens, elle doit dès à présent préparer chaque région à se suffire. Chaque région doit penser à être approvisionné du mieux possible, à disposer des ressources nécessaires pour résister à la propagation du virus. Ce n’est pas en comptant sur les précautions de chacun, en demandant aux individus d’appliquer les consignes, de multiplier les gestes barrières que nous pourrons ralentir la progression de l’épidémie. Ce n’est pas en agissant en ordre dispersé, en ignorant les ressources dont on peut collectivement disposer. Nous pouvons faire décélérer le mouvement de propagation du virus, si la population se fie à ses ressources et aux dispositifs collectifs et publics de combat. Si nous ne voulons pas manquer dramatiquement de ce qui nous fait le plus défaut, d’appareils respiratoires, de structures de réanimation, etc., nous devons anticiper le mouvement du coronavirus. Chaque région doit être prête à un confinement rapide. Plutôt ce confinement aura lieu, moins de chances le coronavirus aura de se propager et à moins de risques de décès nous serons exposés. Plus les populations seront sûres du contrôle de leur territoire et de ses ressources, plus elles accepteront de suivre le bon ordre de combat, du souci collectif découlera le salut personnel.

La crise du coronavirus est donc l’occasion de mobiliser la société, d’évaluer ses ressources. Si nous faisons avec nos ressources, nous apprendrons à nous organiser, à faire émerger de bonnes ressources. La propagation du virus dans le corps social ne peut mieux être contenue que par le corps social lui-même s’il se fait confiance, autrement dit s’il peut se fier à ses rapports, à leur capacité de dire quel est le mouvement du virus et comment le stopper. Le corps social ne peut pas faire confiance à un corps médical, à des autorités qui lui demandent seulement d’obéir. Le bon plan de combat ne peut pas sortir de la tête d’un général qui n’a pas toutes les données. Le corps social les a. C’est avec sa participation que les mouvements de l’ennemi peuvent être connus. Cet ennemi ne pourra être saisi par les services de renseignements traditionnels. Il faudra que le corps social parle, dise les moindres manifestations de cet ennemi sur son corps. Seule sa participation active permettra de dresser la carte précise des manifestations du virus et de ses cibles. Il a cependant besoin d’autorités qui le mobilisent et le confrontent à la progression du virus et à son immobilisation. Le corps social a besoin de savoir pour croire les autorités et pouvoir contre le virus, il a besoin d’être impliqué dans la lutte contre le virus, de voir qu’il peut le vaincre. Il a besoin qu’on dise que le virus est ici, qu’il peut se propager et être immobilisé là, comme ceci et comme cela. Aucun contrôle de la population ne peut parvenir au niveau du contrôle qu’elle peut obtenir d’elle-même, aucun triomphe ne peut être obtenu sans elle. Elle a besoin de savoir et de voir que de sa discipline et d’un plan clair dépendent la bonne contribution de chacun. Les éléments des corps spécialisés concernés, médicaux comme militaires devraient sortir de leurs structures pour suivre le virus à la trace, aider la population à le cantonner à sa place. Ne mentons pas en disant que nos structures sanitaires peuvent faire face, sont adaptées à une telle épidémie. Elles seront débordées. Ce n’est pas à la population d’aller aux structures, c’est aux éléments structurants d’aller à la population. Dans une telle guerre de mouvement et de position, les murs ne doivent pas cantonner les puissances sociales chacune dans son domaine, dans ses structures, mais le virus dans des espaces bien délimités et bien articulés. Les terrains appelleront et offriront des ressources variables travaillant sur un même front. Car les milieux dans lesquels le virus pourra se propager sont différents et leur connaissance sera nécessaire. Les épidémiologistes des centres de veille régionaux tels que réclamés par le président de l’ordre des médecins auront besoin de la coopération de tous. Ils ne pourront suivre le mouvement du virus qu’avec du retard. Pour coller à son mouvement, le cantonner et l’anéantir, la connaissance de toutes les dimensions du milieu dans lequel il évoluera est plus que souhaitable. La victoire sur le virus dépendra des coopérations de la population et des différents corps spécialisés, sans hiérarchie préétablie aucune, mais selon un plan concerté produit sur la base d’un savoir réel sur le milieu et sur le virus. Tous les milieux ne disposent pas des mêmes ressources, ne sont pas marqués des mêmes faiblesses. Chaque région doit adopter une stratégie en fonction de sa situation et de ses capacités. Il ne faut pas attendre le stade 3 de l’épidémie pour dérouler une stratégie commune. Il faut compter sur l’expérience et la convergence de stratégies diversifiées au départ.

Nous contrôlons nos frontières extérieures, mais que se passe-t-il à Blida, entre les régions infectées et les autres ? a-t-on bien fait ? Comment ? Faudra-t-il faire autrement ? Si on maintient la société dans l’ignorance du combat qui est mené contre le virus dans cette région, comment peut-on espérer que la société puisse prêter attention aux assurances des pouvoirs publics, qu’elle puisse se mobiliser contre un tel ennemi ? Spécialistes, ne commettez pas l’erreur de considérer les citoyens comme des objets, le milieu social comme un objet, un champ de bataille où vous seriez avec le virus les seuls protagonistes. Le virus se meut dans un milieu vivant, il doit se mouvoir dans un milieu adverse. Votre devoir n’est pas de traiter un corps passif, mais de transformer le milieu social et naturel en milieu inhospitalier pour le virus. De faire jouer toutes les capacités hostiles à ce virus. Autrement, vous n’aurez pas les ressources pour triompher de ses dégâts, vous serez vite épuisés et la société continuera de ne voir que vos défauts. L’armée des soignants qui n’est qu’une des capacités du milieu social doit pouvoir compter sur d’autres capacités, elle doit bénéficier du soutien pratique et symbolique de toute la société si elle ne veut pas être rapidement éreintée. Nous connaissons les peines d’une telle société, il ne suffira pas d’en appeler à sa bravoure pour lui donner des forces. Le secteur de la santé n’est pas interpellé à son meilleur état, ne faisons pas semblant de l’oublier.

C’est là aussi l’occasion de revoir nos rapports à ce secteur de notre activité, et dans l’action. Peut-être innoverons-nous. Pour ce faire, des autorités collectives réelles doivent être sur le terrain, capables de produire l’ordre de combat nécessaire, pas de pilotage automatique possible ni d’allées et venues selon un ordre hiérarchique étendu. Un combat efficace contre l’épidémie exige des autorités réelles au plus près de l’action, dans le mouvement du corps social combattant. Nous verrons bientôt quelles sont les régions qui pourront le mieux faire de leurs ressources dans ce combat. Leur refusera-t-on une telle compétition au nom de l’omnipotence publique ? Un véritable challenge attend les puissances publiques et la société : qu’est devenu le peuple au million et demi de chouhadas ?  

Le mouvement social ou hirâk, ne semble pas voir que l’épidémie est une réelle opportunité pour se transformer. Beaucoup de leaders émergents craignent que l’épidémie n’interrompe le mouvement social. En vérité, il s’agit pour lui de passer à un stade supérieur d’organisation : toute la société fait maintenant son unité autour d’un ennemi concret. Le mot d’ordre « echaab, el djeich, khaoua khaoua » passera ici l’épreuve de la réalité. Il est inutile de se demander qui se mettra dans les rangs et qui le refusera. Un bon dispositif de combat, de bonnes coopérations entre les puissances sociales, les pouvoirs publics et la société, finiront par venir à bout de la défiance sociale. Il faut aller au combat : c’est à la forge que l’on voit le forgeron. Il ne faudrait pas que la défiance de la société puisse être utilisée contre elle, que l’épidémie soit une occasion de mettre fin au mouvement social. Il faut au contraire l’aider à évoluer de force de pression en force de transformation. C’est de la défiance sociale qu’il faut venir à bout et non des forces vives de la société.  La défiance sociale est le principal allié du coronavirus. Les pouvoirs publics l’aideront-il ? Là aussi, il faudra y aller pour le savoir.

Les jeunes comme on le sait peuvent constituer le vecteur principal de transmission, mais ils peuvent aussi constituer une force d’interposition. En s’organisant volontairement, ils peuvent enfermer le virus en organisant, réduisant leurs rapports avec les personnes vulnérables tout en constituant la force de travail.  Ils peuvent s’organiser à toutes les échelles, aider les personnes vulnérables à rester chez elles, limiter leurs contacts avec elles, aider les soignants dans leur mouvement et leurs besoins, les commerçants de biens de première nécessité, combattre les spéculateurs. Dans chaque milieu qui peut être fermé, ils doivent se demander que faire pour freiner, contrôler, réduire, stopper la progression du virus. Les épidémiologies doivent leur donner des plans. Les jeunes seront donc une force alliée ou ennemie du virus. En tant que force, elle doit donc être intégrée dans la stratégie de combat. L’abandonner à elle-même signifie l’abandonner à l’ennemi. Nous verrons alors si pour les forces publiques ils sont les ennemis ou une force vive du combat contre l’ennemi commun. Nous verrons si le mouvement du 22 février a réellement acquis ses lettres de noblesse.

La jeunesse acceptera-t-elle d’être intégrée dans n’importe quels schéma et dispositif ? Elle acceptera si le combat dont elle reconnait la légitimité est confié à des forces dont elle ne se défie pas. Et particulièrement si on partage avec elle son sentiment de responsabilité. C’est en effet de sa conduite que va largement dépendre l’issue du combat, la protection ou l’infection des personnes vulnérables. Elle acceptera plus rapidement si les jeunes de tous les corps sociaux ont le sentiment que ce combat est leur combat : si des structures régionales mettent en œuvre leurs coopérations. À chaque corps, il incomberait à sa jeunesse sa protection, son approvisionnement. Les corps organisés de la société aujourd’hui sont les plus à même de se protéger contre la propagation du virus.

La crise qu’occasionne l’épidémie peut donc être transformée en victoire nationale si elle est l’occasion d’une transformation des rapports sociaux qui chasse la défiance, autorise une discipline sociale, un décloisonnement et une coopération des différents services de la société aux différentes échelles sociales. Cela pourrait être une bonne amorce dans la perspective d’une transformation en profondeur de la société : une confiance de la société gagnée sur elle-même, pour engager la mère des batailles : la bataille économique. Elle aurait fait la preuve d’un ordre de combat victorieux. Les fausses barrières et hiérarchies sociales auront été abattues, de nouvelles coopérations auront été mises à l’œuvre.

Les réformes structurelles que préconisent sans arrêt les organisations internationales sont des réformes sans la société, elles ne peuvent être que contre elle « libéralement ». Elles consolideront un cours ancien : l’exclusion de la société de la politique, des décisions qui lui reviennent, avec des autorités branlantes qui ne pourront pas tenir sans l’aide des puissances étrangères. Dans le contexte économique et épidémiologique actuel, leur esprit ne peut conduire qu’à encourager les partisans d’une régénérescence de la dictature.


[1] Pour un bon petit exposé, sur les deux aspects de la crise voir : https://www.lexpress.fr/emploi/la-crise-une-opportunite-au-coeur-du-danger_1134392.html

[2] Voir notre précédent article « recomposer la société, refonder l’État » QO 12.03.2020.

[3] On peut considérer aujourd’hui que nous sommes entrés dans une économie de service, mais pas dans le sens ancien du terme services, pas d’un secteur qui s’opposait à ceux primaire et secondaire. Aujourd’hui, toute production peut être considérée comme la production d’un service. La voiture offre un service de transport, le blé un service d’alimentation, etc. L’agriculteur rend un service à la société par sa production.

[4] Comme on voudra. Ce n’est pas un hasard si Mustapha Kamal Pacha (Atatürk) est turc, l’État de l’empire beylical est probablement l’un des frères de l’État westphalien.

[5] Gandhi, « Tous les hommes sont frères ». (1969).

[6] Partager ne consiste pas seulement ou principalement à donner dans une économie marchande. Cela consiste à faire des choix qui n’excluent pas les autres de ce même choix.

[7] Qu’il faudra entendre au sens premier de savoir-faire et non au sens actuel de secteur secondaire.

[8] Sur cette question du pouvoir voir mon article « le militantisme, un acte citoyen ». https://arezkiderguin.wordpress.com/2015/12/06/le-militantisme-un-acte-citoyen/

[9] La propriété commune d’une ressource conduit nécessairement à la ruine de celle-ci, concluait en 1968 un biologiste dans la revue Science. Son article, « La tragédie des communs », a façonné les raisonnements économiques et politiques de ces dernières décennies. https://lejournal.cnrs.fr/billets/la-tragedie-des-communs-etait-un-mythe

[10] Voir mes articles sur la propriété.