@Smiane Sidahmed=Carte professionnelle de prisonnier politique Khaled Drareni
@ Semiane Sidahmed

Cher Khaled Drareni

L’APS, sur instruction, a annoncé il y a quelques jours que tu n’aurais jamais possédé de carte de presse. Par ces sous-entendus, l’agence tente délibérément de brouiller les cartes pour te discréditer en tant que journaliste indépendant et légitimer ton ignoble condamnation à trois ans de prison ferme. L’affaire a déchaîné à juste titre la passion et l’ire de la corporation.

Mais Khaled, pardonne-moi de te dire que tout cela me semble finalement assez logique… Il est vrai que dans ce pays, tout est une histoire de cartes.

J’en fis le constat pour la première fois à l’âge de 16 ans. Je voyageais en bus pour visiter Djanet l’enchanteresse quand notre convoi fut arrêté net aux environs de Hassi Messaoud. Des gendarmes nous firent tous descendre à la recherche de migrants clandestins et nous réclamèrent à tous une carte d’identité. Je compris ce jour-là, dans le regard terrorisé de quelques-uns, le vrai pouvoir de la carte verte.

Un an plus tard, j’entrais à l’université. Je compris au bout de quelque temps que je n’avais pas toutes les cartes en main pour éviter d’être mis à l’écart. Pas de carte grise qui me donnerait carte blanche pour draguer ou vadrouiller à ma guise. Je passais donc le plus clair de mon temps le cul vissé sur le même banc, traînant avec la même bande de potes et vaquant à notre activité principale : la coinche et autres jeux de cartes !

Des gendarmes nous firent tous descendre à la recherche de migrants clandestins et nous réclamèrent à tous une carte d’identité. Je compris ce jour-là, dans le regard terrorisé de quelques-uns, le vrai pouvoir de la carte verte.

Dans cette jungle de Fac se côtoyaient des figures aux atouts variés. Il y avait le petit As qui ne vivait que pour les études, le Roi à la cervelle de trèfle qui, dans sa cylindrée, piquait l’attention des gonzesses et, enfin, une multitude de Valets sur le carreau prêts à se crever le cœur pour côtoyer le gotha et à se damner pour une carte… du Club des Pins.

Moi je n’avais que des rêves plein la tête et dans la poche une simple carte de bibliothèque et à peine de quoi me payer une carte de recharge téléphonique. Les cartes des restaurants, je les lisais de droite à gauche. Naviguant à vue dans ce labyrinthe, je finis malgré tout par trouver mon chemin et cela sans même une carte pour m’orienter.

Au bout de six ans et malgré une légère incartade en troisième année, j’en voyais enfin le bout. Mais quand t’es un jeune homme en Algérie, la fin des études signifie souvent le début des emmerdes. Sans carte jaune, c’est avec la Grande Muette que tu as rencart!

Mes parents n’avaient pas la bonne carte de visite pour m’obtenir cette carte militaire synonyme de dispense de passage sous les drapeaux. J’ai préféré me prendre une carte d’embarquement puis obtenir une carte de séjour qui me permit quelques années plus tard d’obtenir le précieux sésame. Tout est donc une histoire de cartes.

Khaled, aurais-tu mieux fait de te prendre une carte d’un parti quelconque ? Une carte d’électeur peut-être ? Tu as préféré jouer ta seule carte : celle de l’homme libre que tu as toujours été.

Un jour, c’est sûr, nous connaîtrons le dessous des cartes de cette sombre affaire et la vraie nature de cette justice en carton sera révélée. Nous saurons pourquoi ce cartel maccarthiste tente d’écarteler un jeune homme qui n’a fait que brandir sa plume, son téléphone et sa pancarte.

Le sort d’un journaliste libre et certes sans carte s’est peut-être scellé dans ce château (de cartes ?) situé non loin du lycée Descartes hanté par le fantôme de son précédent occupant qu’on croyait avoir définitivement écarté.

Khaled, aurais-tu mieux fait de te prendre une carte d’un parti quelconque ? Une carte d’électeur peut-être ? Tu aurais pu fuir tes responsabilités et ton pays, travailler outre mer et envoyer une carte postale de temps à autre. Tu as préféré jouer ta seule carte : celle de l’homme libre que tu as toujours été.

Signée: Salim Aberkane

Khaled Drareni est journaliste, fondateur de Casbah Tribune, animateur du Café presse politique de Radio M, correspondant de Reporters sans frontières en Algérie. Il a été condamné, le 10 août 2020, à 3 ans de prison ferme pour “attroupement non armé” et “atteinte à l’intégrité du territoire national”. Avant d’être arrêté le 27 mars 2020 et mis en détention préventive, le journaliste avait déclaré avoir été interpellé par les services de sécurité qui l’ont sommé d’arrêter de couvrir les manifestations du hirak. La couverture en temps réel depuis le 22 février 2019 du soulèvement populaire algérien sur le compte Twitter de Khaled Drareni était suivie par plus de 140 000 personnes. Le procès en appel du journaliste aura lieu le 8 septembre 2020.

Photo originale Creative Commons/Andrea@Flickr

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