Grande poste, vendredi 53, 21 février – @Mehdi Alioui

Comment parler d’un événement surprenant et singulier par ses modalités et son ampleur, mais néanmoins inscrit dans l’histoire des combats et des échecs – beaucoup d’échecs – des Algériens depuis l’indépendance.

« Hirak en Algérie : L’invention d’un soulèvement » , le titre du livre collectif consacré publié aux éditions La Fabrique (*), sorti en librairie en France ce 21 février 2020 semble avoir trouver la bonne formule qui combine entre la part de surprise – ni les appareils sécuritaire du régime, ni les opposants n’ont prévu une insurrection civique de cette qualité- avec les accumulations multiformes et souvent silencieuses car non médiatisées qui ont rendu lentement – certains diraient presque désespérément – l’Algérie grosse d’une révolution.

Car les Algériens, interdits de s’organiser librement, longtemps paralysés par les traumas des années 90 qui se sont ajoutés à d’autres jamais traités, ont dû « inventer » – au sens de créer quelque chose de totalement nouveau – leur révolte tout en se réappropriant une histoire confisquée. Même si l’Algérie n’est pas une « exception » – l’aire géographique où elle se trouve connaît une montée générale des contestations -, il est difficile d’ignorer son coté singulier.

L’impensable qui ne devait jamais arriver

Car le pouvoir, au moins depuis 1992 avec l’arrêt du processus démocratique, s’était organisé pour que cet « impensable » Hirak n’arrive jamais. Et pourtant, il est là et il dure! Enclenché à partir du 9 février par la suffisance et l’arrogance du pouvoir et la petitesse des animateurs du vide que sont les partis FLN, RND et autres sigles creux qui chauffaient le tambour avec l’appui des TV offshore.

Et d’emblée, dans l’introduction, la singularité du Hirak est soulignée: « on n’a jamais vu en effet une très grande partie de la population d’un pays manifester ainsi pacifiquement pendant des mois pour exiger une authentique démocratie. Et une gestion plus juste des ressources, la fin de la corruption et l’application effective du principe de souveraineté. « . « L’invention » du soulèvement est dans son caractère radicalement pacifique: «  les manifestants se sont affirmés en puissance de proposition pour instituer un rapport de force non violent avec le commandement militaire, lui-même contraint de ce fait à la retenue. » Une situation exceptionnelle, « qui ouvrait le champ des possibles« .

Cette invention, les contributions de journalistes, d’activistes, de militants, d’analystes ou de simples citoyens acteurs et témoins, la restituent dans son extraordinaire créativité, dans cette jonction entre les classes moyennes et les classes populaires – presque totalement rompue dans les années 90 -, dans le foisonnement des slogans pleins d’humour et de lucidité. 

« L’arme » du Hirak

Autant de récits et de textes qui expliquent pourquoi les Algériens ne veulent plus lâcher prise tout en restant attachés à l’arme qu’ils ont inventé pour désarmer un régime: la Silmiya.

Cette “arme” permet au Hirak de durer et de s’immuniser contre les manipulations de la violence. Cette “invention” a cependant une histoire, celle dure et traumatisante d’un pays confisqué par des clans et des réseaux qui ont squatté l’Etat et empêché systématiquement la société de s’organiser librement et la justice de fonctionner comme un régulateur régi uniquement par la loi. 

Intelligence collective

Comment dans cet état d’anomie imposé délibérément, les Algériens se sont “auto-organisés”? C’est cela l’aspect extraordinaire de ce mouvement, une intelligence collective qui a souterrainement tiré les enseignements des échecs et des drames passés. Une intelligence collective en mouvement face à l’impérieuse et imminente menace représentée par un régime qui a osé imposer l’aberration du quatrième mandat de Bouteflika et qui se lançait avec aplomb dans le cinquième mandat en menaçant les Algériens de “vivre la Syrie” s’ils contestent. 

C’est de ce mouvement de libération pacifique, sans précédent, mais néanmoins profondément nourri par l’histoire des combats du peuple dont il est question dans ce livre très riche. De cette invention du  hirak, souffle libérateur du peuple algérien” qui a porté “ haut une vérité essentielle : hors de l’État de droit et du respect des libertés démocratiques, point de salut !”
(*) Hirak en Algérie
L’invention d’un soulèvement
Éditions La fabrique
304 pages – 13 euros