Nous voici si proches du 22 février 2020 !
Radio M Post

Les voix ne manquent pas qui appellent à l’organisation du Hirak. Elles viennent de tous les côtés, de tous bords. Tous ne sont pas des disciples de Lénine, mais tous semblent s’inspirer d’une paraphrase d’une de ses citations vulgarisée ainsi : « donnez moi une organisation et je soulèverai la Russie ». En fait, Lénine avait en vue un parti communiste avec un comité central et toutes ses déclinaisons  structurantes. Cette organisation exista et donna les résultats que l’on connait. Tout l’inverse des idéaux de liberté. Mais ce fait historique incontestable ne suffit pas à convaincre les partisans de l’organisation du Hirak.

Le FLN historique, un exemple à suivre ?

La comparaison a été tentée. Le 22 Février 2019 serait un nouveau 1er Novembre 1954. Le FLN s’était proclamé seul représentant du peuple algérien et avait sommé les partis politiques algériens de se dissoudre et d’appeler leurs militants à s’intégrer individuellement à son organisation. Dans les faits et malgré les conflits et rivalités qui émaillèrent l’histoire du FLN, les nationalistes algériens partagèrent le but, l’indépendance nationale, et le moyen, la lutte armée. Mais dès le lendemain de l’Indépendance, les seules forces organisées qui se disputèrent le pouvoir, ce sont les Wilayas ALN historiques et l’état-major de l’ALN. Mostefa Lacheraf fait ce constat amer  dans son ouvrage « Algérie, Nation et Société » en Juin 1962: « Le F.L.N. n’existant plus depuis 1958 en tant que  parti conventionnellement admis comme tel, l’autorité politique qu’il représentait et l’autorité nationale dont il était le dépositaire en tant que guide de la nation en guerre, se sont fondues insensiblement, sans différenciation organique sérieuse ». En termes clairs et intelligibles, l’expérience du FLN historique en tant que mouvement politique organisé est un échec. Le constat historique, c’est que le peuple algérien a remporté une victoire politique sur le colonialisme français avec une organisation politique militarisée, l’ALN. Le parti FLN confirmé comme parti (unique ou pas) de l’Etat par les pouvoirs successifs est resté appendice de l’autorité militaire. La comparaison avec le FLN du 1er Novembre 54 n’est pas féconde. Pour mener sa guerre de libération, la société algérienne a fait abstraction de ses différences pour s’opposer unie à l’Etat français. Pour mener le combat pacifique contre l’Etat autoritaire, la société algérienne assume ses différences et définit l’Etat de droit comme le cadre de son unité respectant toute sa diversité. Cette différence essentielle invalide l’idée d’un parti Hirak à l’image du PPA-MTLD ou du FLN historique.

Le Hirak est-il réductible à une organisation ?

Cette question n’est pas innocente parce que l’invitation à l’organisation ne vient pas seulement de ceux qui souhaitent le plus grand bien au mouvement populaire. Les tenants de l’autoritarisme sont désemparés devant ce mouvement incontrôlable. Pas de dirigeants, pas de structures. Difficultés donc à réprimer, à infiltrer, à orienter. Le mouvement populaire est insaisissable. Une organisation peut être perturbée, paralysée, déviée. Le mouvement populaire «inorganisé » désarme par son pacifisme, sa ténacité et l’intelligence de ses mots d’ordre. Il fait même preuve d’ingéniosité. Cela suffit-il à abandonner toute idée d’organisation ? Plus fondamentalement, si par hypothèse, nous considérons l’organisation comme inéluctable, quelle organisation répondrait à la nature du Hirak ? Rappelons les caractéristiques essentielles du Hirak qui font son succès. Le Hirak est un rassemblement volontaire d’individus qui se mobilisent chaque semaine et qui définissent par consensus des mots d’ordre politiques. Ce consensus est spontané. Au cours des manifestations, les mots d’ordre retenus sont ceux qui sont le plus « consommés ». Cela n’exclut pas des initiatives individuelles, pancartes, chants s’intégrant dans les revendications générales. En second lieu, assumant sa diversité, le Hirak comprend des citoyens de tous horizons. Les différences idéologiques, culturelles, régionales sont connues de tous et la coopération des manifestants n’en souffre pas. En troisième lieu, aucun parti politique ne marque sa présence en tant que tel. Ce qui exprime clairement qu’en aucun cas le mouvement populaire ne doit servir de tremplin à un parti politique. Ce qui n’exclut pas la participation individuelle de citoyens militants de partis. Quelle organisation répondrait à ces caractéristiques ? Dès lors que des organisations se mettront en place, il est fort à parier que tous les partis politiques chercheront naturellement à « placer » leurs militants. Ce que le Hirak ne permet pas, l’organisation le permettra. Une organisation repose sur des comités, commissions et autres structures qu’il faut élire. Elire, c’est constituer des majorités et des minorités. C’est diviser le mouvement. C’est l’échec programmé du Hirak. Le Hirak n’est pas réductible à une organisation. Il est mouvement populaire, il est le mouvement de la société civile et il doit le rester. Il n’est pas éternel dans la forme qu’il a prise. Mais il peut reprendre cette forme en toute occasion où la société civile accède à un consensus contre les violations des libertés et de la démocratie. Il est le droit imprescriptible pour un peuple de se révolter contre le despotisme, la tyrannie et la dictature. C’est un droit de la personne humaine, le droit à la résistance à l’oppression.

Le Hirak, un vivier pour les partis politiques de demain ?

L’objectif du Hirak de mettre fin à l’Etat autoritaire et à préparer l’avènement d’un Etat de droit appelle des élections démocratiques pour les institutions représentatives des citoyens. Le Hirak ne peut être en aucun cas la fin de la démocratie représentative. Il est vrai qu’il se présente comme une manifestation de la démocratie directe mais il ne peut nourrir l’illusion d’une démocratie directe généralisée. La place sera ouverte aux partis politiques anciens ou à venir, c’est aux électeurs d’en décider, pour concourir pour les représentations locales, régionales et nationales. Le Hirak en mouvement depuis une année est un vivier où se forment des citoyens aptes à prendre des responsabilités politiques. Il est envisageable que des partis politiques se créent sur la base des jeunes et des moins jeunes qui se sont côtoyés, ont fraternisé et ont adhéré à un idéal commun de liberté. Cela augurerait peut-être d’un renouvellement du paysage politique national et d’un assainissement des mœurs politiques polluées par le parti unique, l’ingérence autoritaire de l’Etat et les subventions. La culture des libertés individuelles ne se répandrait que mieux. Il appartient à ceux qui veulent participer à un nouvel essor de la politique dans le pays de se lancer dans la création de nouveaux partis. La mise en circulation de chartes et de pétitions permet le rassemblement de citoyens par le partage d’opinions. La seule condition que le mouvement populaire leur pose, c’est de maintenir une adhésion individuelle et libre au Hirak. Le Hirak est un moment privilégié d’unité et un moment exceptionnel de démocratie directe, sans intermédiation d’aucune sorte.