Graffiti "houriya", liberté en arabe.
Creative commons @Gigi Ibrahim

A Khaled Drareni

Cher monsieur, cher ami,

Vous ne me connaissez pas mais moi je vous connais par votre travail, votre engagement indéfectible et la dignité avec laquelle vous affrontez vos geôliers.

Je ne sais pas à quoi ressemble la prison si ce n’est par la littérature ou le cinéma. Je ne peux connaître vos sentiments, je ne peux que deviner votre quotidien.

Vous avez toujours dit et écrit pour nous, à mon tour de vous envoyer des “mots” et partager avec vous une profonde indignation face à l’injustice, l’acharnement et la privation que vous subissez.

L’ignominie et la vilénie sont assurément sur eux, nous en témoignons et l’Histoire aussi. Ne doutez jamais, ne cédez pas et restez ferme comme vous l’êtes déjà. Si votre corps vous trahit ou que votre esprit fabule dans les affres de la nuit alors rappelez-vous avec fierté de vos “mots” car c’est avec ces mêmes mots qu’on tente en vain de vous museler.

Rattachez-vous avec force aux espoirs que vous avez fait naître pour beaucoup d’entre nous. Il y a des lumières qui aveuglent, celles qui vous animent vous et vos frères ne seront jamais atteintes par l’ignorant, l’oppresseur et le corrompu.

Ici, en France et partout dans le monde, nous sommes des milliers à croire en vous et à vous attendre. Un jour prochain, vous serez libre et vous le serez, alors il vous appartiendra de célébrer encore la Liberté dans chaque rue, chaque maison et chaque esprit.

Tenez bon, soyez serein et endurant , cultivez l’espérance mais par-dessus tout, dans ces instants mêmes, faites ce que vous faites avec courage et intégrité : écrivez !

Pardonnez-moi de n’avoir que ces petits mots à vous faire parvenir, je n’en connais que peu et je ne possède pas la sagesse ni la finesse des grands auteurs mais je tenais à vous exprimer mon profond respect et toute ma solidarité.

Aussi, j’emprunte des vers à Nazim Hikmet car il a écrit pour vous et pour tous les autres.

Mes frères,
couplés au bœuf décharné, nos poèmes
doivent pouvoir labourer la terre,
pénétrer jusqu’au genou
dans les marais des rizières,
poser toutes les questions,
rassembler toutes les lumières.
Telles des bornes kilométriques, nos poèmes
doivent distinguer avant tout le monde
l’ennemi qui approche,
battre le tam-tam dans la jungle.
Et jusqu’à ce qu’il ne reste plus sur terre
un seul pays captif, un seul prisonnier,
ni dans le ciel, un seul nuage atomisé,
tout ce qu’ils possèdent,
leur intelligence et leur pensée, toute leur vie,
pour la grande liberté, nos poèmes.

Amitiés fraternelles,
Lamia Yousfi

Khaled Drareni est journaliste, fondateur de Casbah Tribune, animateur du Café presse politique de Radio M, correspondant de Reporters sans frontières en Algérie. Il a été condamné, le 10 août 2020, à 3 ans de prison ferme pour “attroupement non armé” et “atteinte à l’intégrité du territoire national”. Avant d’être arrêté le 27 mars 2020 et mis en détention préventive, le journaliste avait déclaré avoir été interpellé par les services de sécurité qui l’ont sommé d’arrêter de couvrir les manifestations du hirak. La couverture en temps réel depuis le 22 février 2019 du soulèvement populaire algérien sur le compte Twitter de Khaled Drareni était suivie par plus de 140 000 personnes. Le procès en appel du journaliste aura lieu le 8 septembre 2020.

Photo originale Creative Commons/Andrea@Flickr

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