Des centaines de personnes commencent à se rassembler près du Palais du Peuple dès 9 heures du matin pour assister aux funérailles de Ahmed Gaïd Salah. En ce mercredi 25 décembre, Alger n’a pas réellement entamé son hiver et les funérailles se passent sous le soleil doux d’un automne qui s’allonge.

Les autorités locales ont placé tôt le matin des barrières le long de la rue Didouche Mourad au centre de la capitale derrière lesquelles peu de monde s’est rassemblé. Mais plus haut, au Télémly, près du Palais du Peuple où s’est déroulée la cérémonie funéraire, des cordons de la police essaient de cantonner aux trottoirs des foules émues, venues rendre un dernier hommage au défunt.

“Il a protégé le pays. C’est de notre devoir d’assister à son enterrement”, lance un retraité de l’armée venu de Guelma. Derrière lui, des personnes tiennent une banderole avec la photo de Gaid Salah et sur laquelle on pouvait lire : “ La bonne fin découle des bonnes actions” (حسن الخاتمة من حسن الفعل).

Des personnes sont venues des quatre coins du pays, dans leurs propres véhicules ou dans les bus mis à leur disposition. D’autres habitent à Alger. Des petits groupes lancent des slogans à l’honneur de l’ancien chef d’état-major de l’armée. A l’intérieur du Palais, le président de la République Abdelmadjid Tebboune, des officiels et des diplomates assistent à la cérémonie des funérailles nationales réservées à un militaire. Une première.

Ahmed Gaïd Salah est mort à l’âge de 80 ans deux jours plutôt au bout d’une année particulière dans l’histoire de l’Algérie et durant laquelle il a incarné un rôle primordial face au mouvement populaire du 22 février.  “Héros national” aux yeux de certains, “dictateur” pour d’autres, la disparition de l’ancien chef d’état-major (et son timing biblique quelques jours après l’élection qui a couronné sa feuille de route) a exacerbé un clivage déjà installé dans l’opinion. Notamment à travers un discours de division diffusé par le pouvoir à travers des médias lourds fermés aux voix divergentes et des pages Facebook de propagande.

Les chaînes de télévision, qui ne couvrent plus les manifestations depuis des mois, ont arboré un bandeau noir en signe de deuil et ont diffusé des hommages et des témoignages depuis l’annonce du décès. Mais sur les réseaux sociaux, les réactions n’ont pas été aussi unanimes. De nombreux activistes du Hirak ont vu une instrumentalisation politique du décès dans cette couverture qui en a fait un héros et ont affirmé que Gaïd Salah était responsable de la mise derrière les barreaux des détenus politiques et d’opinion et du refus de l’ouverture démocratique que le mouvement revendique en imposant une élection que les manifestants refusent. Sa mort, estiment-ils, ne devrait pas empêcher les gens d’en parler. Certains se sont même moqués de l’émotion qu’a suscité le décès chez une partie des Algériens.

Les présents aux funérailles n’étaient pas unanimes non plus. Des personnes qui manifestent les vendredis sont aussi venus rendre hommage au militaire. “Je n’ai pas voté et je suis libre de ne pas le faire. Mais je n’ai aucun problème avec lui et je suis venue aujourd’hui car sa mort m’a émue”, confie une femme, la soixantaine, alors que des larmes coulent sous ses lunettes de vue à côté de l’entrée du Palais.

Le clivage s’est tout de même invité à l’événement dans de rares instances. Plus loin, un homme qualifie les présents de “chiyatines” (larbins) et un autre le rappelle à l’ordre : “C’est un enterrement, pas une manifestation. Peut-être qu’il y a dans la foule des gens qui ont la même opinion politique que vous. Vous-même vous êtes ici, non ?”. Et une vidéo prise par une collègue montre plus tard une femme chassée par la foule après avoir lancé un timide “Gaïd Salah dégage !”, un des slogans du mouvement populaire.

Les détracteurs du désormais ex-vice ministre de la Défense lui reprochent ses années de proximité avec Abdelaziz Bouteflika, avant que le mouvement populaire ne lui permette d’évincer et l’ancien président et les réseaux des oligarques de son frère et conseiller Saïd Bouteflika. Ils évoquent les dossiers de corruption ouverts récemment par la justice alors que les faits se sont tous déroulés alors que Ahmed Gaïd Salah était tout-puissant chef d’état-major et y voient une “complicité”.

Ses partisans, eux, tentent de justifier cette “inaction” en parlant d’une stratégie de non-confrontation. Les détenus d’opinion ? Ils n’en ont pas entendu parler pour la plupart : les télévisions ne les évoquent pas. Les sympathisants préfèrent mettre en avant la gestion de l’ancien moudjahid face au Hirak et y voient une attitude exemplaire. L’absence de répression sanglante est érigée en haut fait, alors que les opposants trouvent normal que l’armée ne tire pas sur des foules et soulignent les autres pressions, les arrestations et les mots durs envers les manifestants employées dans les discours de Gaïd Salah.

“Il s’est éteint après avoir accompli sa mission. Il a transmis la responsabilité au nouveau président après l’élection”, indique un homme qui parle à la caméra d’une télévision derrière un grand portrait du militaire disparu.

Parler de politique est devenu presque indécent au moment de la sortie du cortège funèbre. Un jeune homme monte au dessus d’un arbre et demande aux présents sur les trottoirs de déployer des drapeaux. Des policiers dégagent la sortie. Les présents reconnaissent un garde du corps du défunt et le saluent, certains s’approchent pour prendre des selfies avec lui.

Le portail s’ouvre et la foule s’approche. Des téléphones levés pour immortaliser le moment. Un premier véhicule avec des membres de la Garde Républicaine sort, puis un autre transportant la dépouille. Des youyous fusent. Des “Allahou akbar”. Des hommes et des femmes n’arrivent pas à retenir leurs larmes.

La foule marche ensuite en direction d’Alger centre pour essayer de rattraper le cortège. La télévision algérienne montre plus tard des images aériennes près du cimetière d’El Alia. La foule est beaucoup plus nombreuses avec des milliers de personnes qui se sont dirigés directement là-bas.

Comme en avril dernier aux funérailles de Abassi Madani, autre personnage controversé d’une autre époque, l’émotion était tout aussi sincère. Des réactions sur les réseaux sociaux étaient tout aussi violentes. A croire que, dans un pays sans justice libre pour établir les responsabilités, la mort d’un personnage public est souvent perçue comme le verdict d’un procès qui n’a jamais eu lieu.