Le comédien et metteur en scène Abdelkader Djeriou est en garde à vue. Il a été arrêté vendredi 20 décembre à Oued Tlelat, au sud d’Oran, par des gendarmes alors qu’il était en compagnie de deux amis dans une voiture. Ses deux accompagnateurs ont été libérés dans la soirée vers 20 h, selon des sources informées. Il doit être présenté ce dimanche 22 décembre 2019 devant le procureur de la République pour « incitation à attroupement non autorisé ». Depuis le début du mouvement populaire de contestation, l’artiste n’a pas cessé de s’exprimer sur les réseaux sociaux et de participer activement aux marches à Sidi Bel Abbes, où il réside, à Oran et à Alger. Il a, dans ses différents lives sur Facebook, plaidé pour le changement politique dans le pays dans le sens des libertés et de la démocratie. Il a notamment les étudiants à s’organiser dans des associations et des forums pour défendre leur droits politiques et « rompre avec l’ancien système ». Ces derniers jours, des vidéos hostiles à Abdelkader Djeriou ont été diffusées sur les réseaux sociaux après son appel d’aller manifester à Oran en signe de solidarité avec les participants du Hirak ayant subi des violences policières lors des marches du 12 et 13 décembre. Deux jeunes hommes ont menacé de s’en prendre à lui au couteau dans le cas où il se déplace à Oran. Ils l’ont accusé de vouloir « semer le chaos dans le pays » après son appel à manifester à Oran après l’élection présidentielle du 12 décembre 2019.

« Je veux que mon pays devienne comme la Norvège »

Dans la soirée de jeudi 19 décembre, Abdelkader Djeriou a posté une vidéo sur son compte Facebook pour dire qu’il n’allait pas faire le déplacement à Oran pour la marche du 20 décembre. « Il y a beaucoup de bruits et de fitna sur ma venue à Oran. J’ai décidé de ne pas venir pour ne donner aucun prétexte à un acte de violence. Je ne veux pas que des gens soient frappés à cause de moi. Je sais que beaucoup d’amis seront déçus, mais sachez que je n’ai pas peur », a-t-il dit défendant le caractère pacifique du hirak. Il a annoncé qu’il mène son combat contre tout le système politique, « seul, sans aucun parti ou soutien ». « Je n’ai peur de personne lorsque je dis la vérité. Même si un ange est installé président de la République, je veux le contrôler. Je ne fais confiance à personne », a-t-il ajouté en appelant le peuple à « surveiller son argent ». « Et, je parle en mon nom, pas au nom du peuple. Président de la République est un poste qui doit être surveillé. Je veux que mon pays devienne comme la Norvège avec la publication sur internet de tous les budgets », a souhaité Abdelkader Djeriou. Le discours critique à l’égard du pouvoir a été toujours présent dans les travaux artistiques d’Abdelkader Djeriou depuis ses débuts au Théâtre régional de Sidi Bel Abbes.

« Nass Stah », une longue histoire avec la censure

Il s’est illustré sur plusieurs Ramadhans, entre 2012 et 2017, avec la satire politique télévisée « Jornane El Gosto » puis « Nass Stah » qui a migré d’une chaîne privée à une autre (El Djazairia, KBC, Echrourouk) subissant encore de route de la censure. « Cette année, nous subissons beaucoup de pressions. Nous sommes parfois tombés dans l’autocensure. Je n’aime pas l’autocensure. Traiter de sujets politiques, c’est devenu très sensible », a confié Abdelkader Djeriou qui écrivait les scénarios du show télévisé, en juin 2017, dernière de la diffusion de « Nas Stah ». Abdelkader Djeriou s’est entouré de comédiens de talent comme Mourad Saouli, Nabil Asli, Mohamed Khassani, Kamel Abdat, Moufida Addas, Nassim Hadouche et Wassila Mokrane pour élaborer la satire politique la plus réussie de la télévision algérienne. En 2016, le show, qui était diffusé par KBC, a été censuré après une convocation de l’équipe par la gendarmerie nationale à cause de l’absence « d’une autorisation de tournage ». Dans Nass Stah, le président Bouteflika, « Moul stah », son frère Said, « Khou moul stah », les premiers ministres Sellal et Ouyahia étaient critiqués ouvertement en termes enrobés. La liberté de ton de l’émission a attiré les téléspectateurs. L’équipe a lancé un chant, sur une musique de « Ya lbia » (de Amar Zahi), « Ya doula mani chiyet, mani khellat », devenu un véritable hymne de liberté. Restant sur sa lancée, Abdelkader Djeriou est revenu avec la série « Dekious ou Mekious », en 2018, un duo de vieillards (Nabil Asli et Nassim Haddouche) à la langue pendue et qui ont le mot sur tout. Une satire sociale à la tonalité politique aussi puis que des phénomènes comme la corruption, la bureaucratie, les passe-droits et l’autoritarisme y étaient dénoncés. Ces deux dernières années, Abdelkader Djeriou, qui est également un metteur en scène de théâtre, a participé dans la distribution de deux feuilletons à succès, « El Khawa » de Madih Bélaid (El Djazaria One) et « Wlad Halal » de Nasreddine Shili (Echourouk +). Au cinéma, Abdelkader Djeriou a été distribué dans les films « Zabana ! » de Said Ould Khelifa et « « Les portes du soleil : Algérie pour toujours » de Jean-Marc Minéo.